LA 14e BIENNALE D’ISTANBUL DANS UN PAYS EN PLEINE TOURMENTE, A DEUX DOIGTS DE LA GUERRE CIVILE

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14e BIENNALE D’ISTANBUL / 5 septembre – 1er novembre 2015.

La 14e Biennale d’Istanbul a ouvert le 5 septembre dernier alors que le pays traverse une crise politique sans précédent et se trouve à deux doigts de la guerre civile.

Déstabilisée par son président Erdogan, fondamentaliste borné qui sous ses atours soi-disant « modérés » en réalité vise le pouvoir total et l’instauration d’un état islamique, la Turquie subit depuis de nombreux mois les provocations du parti présidentiel et de son leader monarchique, dont le seul objectif est de s’accrocher à un pouvoir défaillant depuis les dernières législatives, où il a perdu sa majorité absolue. Quitte à mettre littéralement le feu à son pays, déjà bousculé par l’afflux de réfugiés syriens et en proie depuis 2011 à la révolte larvée d’une partie de la jeunesse, d’ailleurs violemment réprimée par la police d’Erdogan lors des manifestations de Taqsim.

Au-delà d’un retour idéologique à un islam rétrograde, dont les femmes, les artistes, les intellectuels et toutes les minorités sont les premiers à subir l’ostracisme et le harcèlement, Erdogan depuis quelques semaines a décidé tout seul d’une guerre totale à sa minorité kurde. Une minorité qu’il pourchasse et emprisonne, harcelant sans faillir, à l’intérieur des frontières turques, les Kurdes du PKK et du parti modéré HDP, qui lui a ravi sa majorité absolue au parlement, comme il traque tout opposant à son régime autoritaire. Jusqu’à développer une agression militaire à l’endroit des combattants kurdes qui s’opposent à Daesch et Al Assad à l’extérieur des frontières turques, bombardant sans relâche les positions des peshmergas dans le Kurdistan syrien et le kurdistan irakien.

Ce qui ne manque pas de rejaillir sur la vie politique du pays, instaurant un climat malsain, quasi pré-insurrectionnel où pas un jour ne passe sans une manifestation de l’un ou l’autre camp, généralement réprimée sans ménagement. Une stratégie du chaos, quotidiennement entretenue par le pouvoir, opposant les uns et les autres dans ce qui pourrait très vite basculer dans une guerre civile sanglante, entre pros-Erdogan et antis, entre nationalistes nostalgiques d’Ataturk et progressistes de gauche, entre jeunesse occidentalisée et traditionnalistes obtus, entre Kurdes et Turcs nationalistes ou islamistes. Bref, le danger est patent, et le risque grand d’une déflagration sans précédent dans une région déjà bouleversée par les islamistes de l’EI et les atrocités du dictateur Assad. Un double jeu dangereux qu’Erdogan assume aveuglément, dirigeant d’un pays pourtant officiellement allié des occidentaux, laïque depuis 1923 et membre de l’Otan.

Rappelons aux oublieux de l’Histoire que la Turquie fut le premier pays du Moyen-Orient à s’inspirer des Lumières, le seul à rompre définitivement avec l’idéologie islamique et ce dès 1923, Ataturk dès cette année-là ouvrant le droit de vote aux femmes -premier pays au monde à l’inaugurer-, leur donnant également l’accès aux universités et au travail, interdisant le port du voile, et allant jusqu’à détruire les minarets de cette Turquie archaïque figée dans son aveuglement religieux et son obscurantisme moyenâgeux.

Un bouleversement qui a fait alors entrer ce pays dans la modernité, inscrivant la laïcité dans sa constitution (calquée sur la constitution française) même si évidemment la dictature militaire quoique laïque de Mustapha Kemal (dit Ataturk) ne fut pas une sinécure pour tous, loin s’en faut.

N’empêche : comment un Erdogan, petit sultan sans épaisseur ni panache, provincial mal dégrossi et intellectuellement demeuré, peut-il imaginer une seconde que son coup de force, avec l’objectif de transformer cet Etat laïque en dictature islamique, pourrait passer ?

La résistance est immense, fort heureusement. L’histoire est, les mémoires demeurent, certains des acteurs de la révolution kémaliste sont encore vivants, et surtout, la jeunesse stambouliote, instruite, ouverte au monde, veille : il échouera. C’est une certitude : on ne va pas contre le sens de l’Histoire et pas plus Erdogan que ses épigones partout dans le monde oriental n’arriveront à imposer leurs théocraties. En attendant, comme tout bon dictateur qui se respecte, il terrorise son peuple et massacre ses opposants.

C’est dans ce contexte houleux que se tient la 14e Biennale d’Istanbul, cette année confiée à Carolyn Christov-Bakargiev, qui en a fait un événement ouvert et protéiforme, dispersé dans toute la ville d’Istanbul. Plus d’une trentaine de lieux accueillent ainsi cette 14e Biennale, somme toute plutôt convenue, réunissant un panel sans surprise d’artistes internationaux -en nombre- et évidemment quelques artistes du cru, concession indispensable à l’inscription locale de la manifestation…

Une biennale sans grande surprise, mais détentrice de ce goût de liberté et d’innovation évidemment aux antipodes de la ligne idéologique des nouveaux maîtres d’une Turquie qui n’aspire -en tout cas pour sa jeunesse, ses intellectuels, ses artistes- qu’à sortir du carcan religieux insupportable qui l’enferme, l’étouffe, l’inhibe, et qui désire au contraire s’ouvrir à la modernité, au monde, à la vraie vie- ce qu’évidemment le « commandeur en chef des croyants » turc ne veut surtout pas.

Une 14e Biennale synonyme d’ouverture, de liberté, de modernité, en somme tout ce qu’exècrent les religieux de tout poil, et qui pourrait bien être la dernière du nom…

Ludivine Michel

Lire l’interview exclusive de Carolyn Christov-Bakargiev ICI

iz oztat & fatma belkis

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heather phillipson

Visuels : Liam Gillick, Iz Oztat & Fatma Belkis, Adrian Villar-Rojas, Francis Alÿs, William Kentridge, Christine Taylor, Heather Phillipson / Photos Copyright Biennale d’Istanbul

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