« VOICES OF URGENCY », CARTE BLANCHE A ALEX CECCHETTI, MAISON DE LA POESIE – FIAC 2015

Walking Bacwards film Alex Cecchetti 2015

Soirée carte blanche Alex Cecchetti, dans le cadre du programme Voices of Urgency / Maison de la Poésie – Scène littéraire / Fiac 2015.

Il est tard, la semaine a été longue et l’agitation de la Fiac qui se répand, contagieuse, Hors les Murs, dans tout Paris, n’est pas prête de retomber. Et pourtant, place à la poésie ! Voices of Urgency, programme imaginé par Alex Cecchetti autour des rendez-vous au sein de la Chapelle des Petits-Augustins des Beaux-arts, investit désormais l’ovale capitonné, tout en velours, du théâtre intime de la Maison de la Poésie. Inspiré par les Salons Littéraires du XVIIIe siècle, l’artiste, écrivain et performer, a pris l’heureuse habitude de s’entourer d’invités triés sur le volet : chez soi, dans des galeries ou des centres d’art, le Salon de mercredi cultive, avec friandise et engouement, de manière à la fois terriblement sérieuse et enjouée, l’imagination, réaffirmant le rôle essentiel de la poésie au sein de notre société. Parmi les sujets mis en commun au fil de différentes rencontres, depuis 2007, la vérité, l’or, le temps – en deçà de toute volonté de les épuiser, élargissant toujours le cercle des possibles, avec pour seule consigne de rentrer chez soi heureux ! Rien n’est écrit, ni l’ordre des interventions, ni leur durée, et d’autant moins leur contenu : il y aura donc des moments de flottement, nous prévient notre hôte, tout en nous invitant à les gouter pleinement.

Finalement pas de flottement ce soir : une poétesse impétueuse interviendra à deux reprises, juste avant que ce moment de ressac ne s’installe, avec sa charge de trouble, passionnant car riche en doutes, occasion idéale d’observer les visages des poètes au bord de la représentation de soi. La concentration s’abandonne à la dérive, embarquée, chahutée, bousculée par le flux de mots d’une voix un tantinet stridente. Tarek Atoui, artiste qui développe une passionnante œuvre sonore et performative, rompt le dispositif : il va chercher le vin.

Karl Larson, jeune poète nordique, se lance : il est encore sous l’emprise de l’exposition du Palais de Tokyo dédiée par Ugo Rondinone à John Giorno. William S. Burroughs, Andy Warhol, Brion Gysin et bien d’autres seront invoqués sur la scène de la Maison de la poésie. Sortir du livre, d’entre les pages, John Giorno est la figure exit par excellence.

Suivant ce fil, Brian Turner prend le micro pour nous faire entendre le désir qui consume deux personnes en visite dans les espaces neutres d’un musée. Ses vers ont une musicalité terriblement charnelle. Son intervention s’achève avec le cri Alive ! Electrisant.

Tarek Atoui trouve la parfaite transition pour chasser le pathos qui s’est accumulé sur le plateau suite à la performance d’une poétesse qui pousse au paroxysme la thématique amoureuse en récitant Ovide. De Médée à Joy Division, le grand écart s’avère ébouriffant d’autant plus qu’une voix ultra basse, roque, chante Love will tear us apart.

Et parce que la couleur musicale semble s’imposer, Joris Lacoste surenchérît avec Diana Ross, dans une cocasse traduction littérale, qui dévoile des profondeurs absurdes et organiques de ses lyrics. Il est passionnant de suivre la manière dont cette lecture qui procède d’un dévoilement de l’inconscient collectif d’une culture de consommation se transforme petit à petit dans une incantation fiévreuse.

Santiago Reyes prend le devant de la scène et dévêt son torse pour y coller un stéthoscope qui amplifie les battements de son cœur. Les mots ne viennent pas, peinent à se frayer un chemin vers la surface et le contraste est saisissant avec le rythme régulier, implacable, du sang dans ses veines. Son intervention, terriblement touchante, affranchit la poésie du sens des mots, la situe du côté de la pulsation organique : essayer de traduire ce qui ne passe pas par la tête.

La musicalité de la langue coréenne irrigue désormais la salle de la Maison de la poésie. Ko Un, véritable sommité dans son pays, tout juste descendu de l’avion, après moult heures de vol, nous livre ses poèmes. Fascinés par sa façon si particulière d’investir les mots, nous oublions parfois les traductions qui défilent sur un écran, pour nous engager à la dérive sur la piste du pur geste performatif, dans des fictions transculturelles.

Chorégraphe et danseuse, Didi Dorvillier prend au pied de la lettre le pouvoir des mots, pour mieux le déjouer, dans une intervention qui implique plusieurs strates de lecture, augmentée par la traduction en direct et en espagnol de Santiago Reyes. La danse résiste, entêtée, aux commentaires qui prennent le tournant hautement subjectif, cocasse et le rythme d’un présentateur sportif.

Joris Lacoste fait preuve d’un parfait sens des transitions : il reste assis et laisse la scène à la danse imaginaire qu’il est en train de décrire : respirations, impulsions, poids au sol, appuis, voltes en l’air, petits bonds. Le rythme de la lecture est rapide, ou s’alanguit, toujours bien marqué, il participe d’une véritable chorégraphie.

Walk backwards, Alex Cecchetti nous entraine dans sa performance et ravive le fantasme de ces visites qu’il donnait l’année d’avant, toujours au moment de la Fiac, dans le dédale de la grande serre du Jardin des Plantes. Des images flottantes qui traduisent les tressaillements des nuages ou des rayons de soleil dans la canopée conjugués à l’avancement fluide de la caméra dans le paysage, le poison, Shakespeare, l’amplitude de son geste est insoupçonnable.

Des poèmes cachés dans des pilules, publiés aux éditions End of Criticism. Benoit Maire les fait circuler dans le public. Brian Turner quitte sa place, descend dans la salle, attise le vent dans les roseaux où l’artiste français semblait se perdre. L’assemblée se laisse entrainer dans une véritable séance d’improvisation polyphonique et l’atmosphère devient soudainement plus dense. Des fantômes pourraient se lover dans les quelques fauteuils vides. La situation est sur le point de basculer vers une fiction totale, enveloppante, quand un vénérable barde espagnol entame sa litanie. Tarek Atoui s’installe dans la salle pour mieux gouter aux rêves disparates qui débordent la soirée. Doucement venimeuses, magiques, les baies que la dernière intervention poétique d’Alex Cecchetti égraine nous poussent plus loin vers un état second. La poésie agit !

Smaranda Olcèse

orchi

visuels : Walking Bacwards film, Alex Cecchetti, 2015

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