A LA 17e CHAMBRE, RIBES OFFRE A L’AGRIF UN GRAND MOMENT DE SOLITUDE

golgota

TRIBUNE : Ribes offre à l’Agrif un grand moment de solitude

« la solitude est tout ce dont vous êtes assurés. », Golgota picnic.

Des goûts et des couleurs, on ne discute pas, dit-on. Et bien si, justement, des goûts et des couleurs discutons-en ! Cela donne lieu à d’ubuesques débats autour du théâtre contemporain et son rapport au sacré.

Ce vendredi 30 octobre, Jean-Michel Ribes est appelé à la barre de la 17e chambre correctionnelle du tribunal du Palais de justice de Paris. L’Agrif, association traditionaliste d’obédience chrétienne, l’accuse d’avoir programmé Golgota picnic au théâtre du Rond-Point en décembre 2011. L’Agrif condamne le Christ dépeint par le directeur d’« humain trop humain » tel l’inquisiteur du mal. Elle compte gratter 5000 euros « pour réparer le mal » dit-elle à Jean-Michel Ribes, qui l’a programmée au Rond-Point. Selon les dires du groupuscule extrémiste, les motifs de cette pièce seraient infamants à l’égard du Christ, et plus généralement, des croyants. On connaît le refrain : Golgota picnic alimenterait un climat général de christianophobie.

S’ensuivent quelques passages de Golgota picnic lus par Madame la Juge, non sans ironie, avec une habile pointe de distance sarcastique : « On appellera ça les évangiles, et les évangiles ourdiront des milliers de mensonges, infantiles pour la plupart, destinés à ne pas accepter l’homme dans son imperfection ».

D’entrée de jeu, cette œuvre de théâtre frappe, car elle agit dans le présent. Elle est dans son rapport à la réalité et la représentation, plus juste que la loi elle-même, plus juste que la bible même. Trois textes écrits, la loi d’un côté, de l’autre la parole d’un poète, et enfin la bible, s’affrontent sur le terrain de la vérité.

Entendons qu’avec les mots de Rodrigo Garcia, les évangiles peuvent très bien être les avocats, et les lois des paroles d’évangile. Les avocats apprendraient en fonction de leur client à mentir, à dire n’importe quoi, défendre n’importe qui. Chaque attaque ne faisant qu’augmenter in fine l’aura de ce chef-d’œuvre de littérature théâtrale, made in « Les Solitaires Intempestifs ».

Tout le monde le sait. Cette pièce est historique par l’ampleur des manifestations qui lui ont été hostiles au fil des années entre la Pologne, l’Espagne et la France. En fait, les lois qui l’accusent aujourd’hui demain seront ineptes, atomisées par la force du verbe du dramaturge. Golgota est devenue aujourd’hui un classique enseigné jusque dans les écoles d’art.

Quant à la bible, il convient de signaler comme l’a justement dit Jean-Michel Ribes, qu’elle regorge de passages d’une violence et d’une cruauté inouïes. Que peu d’artistes parviendraient à rendre compte de cette violence symbolique dispensée par l’imagerie de la crucifixion, présente un peu partout dans l’espace public à la vue de tous -parmi lesquels les enfants-, hormis les œuvres récentes comme Piss Christ, d’Andres Serrano -vandalisée à Avignon en 2011 par des intégristes cathos (soutenus par l’évêque d’Avignon)- ou encore Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci.

L’Agrif au fil du « procès » relève l’iconographie « barbare » de Golgota picnic. À cours de preuve, elle rapporte les clichés, répète les propos « pornos », en boucle et sortis de leur contexte. Elle décrit, « hors-sol », la pièce de théâtre, ne l’ayant vue qu’en DVD, et pas dans une salle où la mise en scène et la présence physique des acteurs éclairent le théâtre de Rodrigo Garcia.

Plus tard, à l’apogée de sa propre caricature, Maitre Jérôme Triomphe ira jusqu’à affirmer que le théâtre contemporain a tendance à trop sacraliser l’art. En regard, les extrémistes ne peuvent réagir que par vandalisations réitérées, usant d’actes performatifs clownesques. En 2011, ils se sont en effet infiltrés dans le théâtre du Rond-Point, ont absorbé des vomitifs et gerbé sur une rangée de spectateurs, dès le début des représentations. L’avocat de l’Agrif finira par feindre l’indignation, au sommet de sa solitude, déclarant que c’est avec nos impôts que l’on déverse tant de haine gratuite.

Alors, Jean-Michel Ribes, magnifiquement, se tourne du côté de Voltaire, nous remémore l’affaire Calas. Il cite Freud, Aragon, Nietzsche, Sade, nous rappelle l’enfance de Rodrigo Garcia. Il nous le décrit comme un enfant traumatisé par l’église, qui faillit mettre feu à son pensionnat catholique. Je vous salue, Marie de Jean Luc Godard, Le Royaume d’Emmanuel Carrère sont aussi évoqués, lors de cet émouvant et théâtral cours d’histoire de l’art.

Jean-Michel Ribes est relaxé faute d’arguments réels, son choix de programmation est légitime, la pièce s’insérant à l’intérieur du cadre fictionnel théâtral ; la matérialité même du noyau des accusations est invalidée comme dans un subtil jeu de poupées russes. À vrai dire, il n’aurait manqué que les Sept paroles de Haydn, joué par le pianiste virtuose Marino Formenti, pour avoir eu l’impression d’assister cet après-midi là à la 17e chambre, à une grande mise en scène de Christophe Honoré.

Quentin Margne

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