RODRIGO GARCIA « 4 », NANTERRE-AMANDIERS : « PARLEZ A VOS ENFANTS ! »

marc_ginot

Rodrigo Garcia : 4 / Nanterre Amandiers / 12 – 22 novembre 2015.

Un énorme savon de Marseille trône sur le plateau de la salle transformable du théâtre Nanterre-Amandiers. Des fils très fins, ancrés dans différents points du corps, agrémentés de clochettes, relient les 4 interprètes de Rodrigo Garcia qui évoluent sur scène. Autant de liens fragiles et tenaces, multiples et sensibles car ils répercutent la moindre respiration, structure mouvante, volume diffus, en creux, qui recèle une pluralité de sens. Bousculés dans la mêlée qui s’en suit, éprouvés dans le chahut, tendus, sujets à la déchirure, qui s’accrochent encore, qui persistent dans le tintement discret des grelots.

Les constructions scéniques imaginées par Rodrigo Garcia semblent s’enchevêtrer d’une manière similaire. Les sens prolifèrent et débordent au niveau subliminal. Les situations sont complexes, aucune lecture unique et directive n’est possible. Les points de raccordement se démultiplient, remontent le temps, traversent l’Atlantique, terriblement en prise avec le réel. Ils entretissent l’histoire, l’histoire de la littérature et des représentations, la culture populaire, la bioethique.

L’Origine du monde de Gustave Courbet, étalée en gros plan sur le mur du fond, répond, par des vibrations et secousses, aux balles d’un sosie du tennisman McEnroe, en train de s’échauffer. Au contact des cordes d’une guitare électrique, l’archet manié par un homme affublé d’une parure en tête de coyote, produit des larsens devant la salle des glaces du palais de Versailles. L’alliage est explosif, entre cette figure du Trickster vouée à semer le trouble, carnassière, et cet endroit par excellence du faste et de l’appareil du pouvoir.

Des coqs dont le panache est sévèrement réduit par les baskets de marque qu’ils portent et des fillettes maquillées et coiffées pour l’un de ces grotesques concours de beauté pré-pubères évoluent péniblement sur le plateau. Présences incongrues et dérangeantes, êtres vivants réduits au statut de matières plastiques soumises à la manipulation d’entités qui les dépassent : l’instance auctoriale, à travers ses interprètes sur le plateau, qui vont jusqu’à jouer de la guitare avec le bec ou les serres des volailles, chaussées de basquets, ou leur faire tourner la tête; l’instance parentale qui impose et cultive les canons pervertis d’une société infestée par le divertissement. L’hébétude angoissée ou joyeusement inconsciente, entre jeux de miroirs, mises en abime et simple état de faits, devient la texture même de séquences mémorables. Même la marge de manœuvre d’un adulte volontaire et consentant se réduit au minimum, quand, pris dans le piège du spectaculaire, dissimulé, suintant dans un sac de couchage, il ou elle acquiesce à la simulation d’une masturbation sonore.

Un énorme savon de Marseille devient le territoire terriblement glissant, dangereux, étrangement parfumé, de tentatives à la fois ludiques et désespérées de blanchiment. Entre la caresse et la bagarre, un homme et une femme s’y abandonnent à d’éprouvants ébats. Le jet d’eau qui les arrose semble placide, alors que le flux des mots de Rodrigo Garcia est brulant et corrosif. Il advient à partir du moment où les 4 acteurs font corps autour d’un micro, dans un geste de partage essentiel qui oblitère les visages et l’individualisation psychologisante et nous invite à l’investir, à en faire l’épreuve. Quand il se dit à la première personne du singulier, par la simple puissance du verbe, il nous entraine dans une autre époque, dans cette arrière boutique d’une horlogerie où le temps s’est arrêté, qui respire la cruauté, la misère affective, les premières impulsions sexuelles d’un enfant délaissé. La 4ème symphonie de Beethoven infuse de manière secrète cet univers tari.

Au centre du plateau, sous le regard clinique d’une caméra réglée en mode macro, les 4 adultes, collaborateurs fidèles de Rodrigo Garcia, s’adonnent à de petits jeux cruels : des bouts de corps rampants tentent en vain d’échapper aux bouches voraces de plantes carnivores. L’artiste focalise notre attention au ras du sol, sur un terreau vivant et les multiples manières, jamais tout à fait innocentes, de le nourrir. « Parlez à vos enfants ! », cette injonction, marquant un pas de côté, se détachant du sentiment implacable qui exhale de chacune de ces situations complexes, est plus que jamais actuelle.

Smaranda Olcèse

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Photos Pascl Guyot, Marc Ginot

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