ANNE TERESA DE KEERSMAEKER, « FASE », VIDY-LAUSANNE

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Lausanne, correspondance.
Anne Teresa de Keersmaeker : Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich / Théâtre Vidy-Lausanne / Décembre 2015.

Le Théâtre Vidy propose pour sa saison 2015-2016, trois pièces d’Anne Teresa de Keersmaeker (ATK). Verklärte Nacht (la Nuit Transfigurée) à partir de l’œuvre du même nom d’Arnold Schönberg a été donnée en octobre 2015, Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich en décembre 2015 et Vortex Temporum aura lieu en juin 2016.

Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich est la deuxième création d’ ATK. Une pièce si marquante au niveau personnel comme historique que la danseuse et chorégraphe a tendance à la considérer comme sa première chorégraphie. Fase, conçue et écrite de 1981 à 1982, entre New York et Bruxelles est composée de quatre mouvements pouvant être joués séparément mais constituant un tout.

Au théâtre Vidy, l’oeuvre est présentée intégralement, dans l’ordre suivant : Piano Phase, Come Out, Violin Phase et Clapping Music. Deux duos, un solo, un duo. Anne Teresa de Keersmaeker et Steve Reich, alter ego dans leur champ respectifs. ATK a affirmé que le caractère abstrait et logique et mathématique de la musique de Steve Reich lui avait permis de construire sa propre liberté chorégraphique ; qu’elle avait le sentiment de pouvoir en incarner la musique, traduire en mouvement des idées abstraites[1] . Steve Reich qui voit la pièce pour la première fois en 1998, considèrera le travail chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker comme analogique à sa musique « Sur le plan émotionnel et psychologique j’ai compris que j’avais appris quelque chose à propos de mon propre travail »[2]. Fase, œuvre majeure de la danse contemporaine, a été programmée au Moma (New York) en 2013 puis à la Tate Galery (Londres) en 2014.

Piano Phase
Anne Teresa de Keersmaeker et Tale Dolven (physiquement assez proche de Michèle Anne de Mey, co-interprète avec ATK au moment de la création) de profil par rapport au public, sont côte à côte, alignées au fond de la scène. Le bras gauche s’élève à l’horizontale entraîne le mouvement, 180 degrés, demi-tour par la gauche, , encore et encore. Les danseuses tournoient sur elles-mêmes comme des figurines de boite à musique. Demi-tour, demi-tour, le bras droit se plie sur le côté, main dans le dos … Elévation sur une jambe, pose …. Une oscillation de toupies, un battement de métronome. Pointe, pose… soupir, silence, double-croche, double-croche …. Jeter de bras vers l’avant. La main tient la note, le bras marque le temps. Les danseuses se déplacent sur des lignes invisibles, comme entre les deux barres d’une mesure qui se répètent indéfiniment. L’éclairage de Mark Schwentner et Remon Fromont crée un nouveau champ de déphasage-rephasage, en ombre et lumière. Deux, cinq, six danseuses, robes claires, ombres pâles ou sombres, ombres qui se confondent, parfois plus présentes que les danseuses elles-mêmes… En miroir au déphasage musical, ATK instaure imperceptiblement son propre décalage, par rapport à la musique et à l’autre danseuse, avant de revenir au rythme tenu par Tale Dolven durant toute la pièce.

Come Out
La pièce est basée sur une phrase « I had to, like, open the bruise up and let some of the bruise blood come out to show them » prononcée par Daniel Hamm, un des jeunes garçons impliqués dans les émeutes de 1964, car soupçonné d’un meurtre dont il était innocent. Elle est extraite des heures d’enregistrement de témoins que Truman Nelson, activiste du mouvement de droits civiques et commanditaire de l’œuvre a fourni à Steve Reich pour créer la pièce. Cette phrase fait référence au fait que Hamm a du faire saigner ses hématomes afin convaincre les policiers de l’importance de ses blessures. Reich utilise le fragment « come out to show them » sur deux canaux, à l’unisson, en répétition puis en phasage/déphasage progressif pendant environ 13 minutes, créant un effet de réverbération et de canon. Un dispositif d’interrogatoire, lumières tombantes et tabourets sur lesquels les danseuses sont assises en chemises et pantalon uniformes , quasi-militaires . Les visages sont balayés par une claque: coup, tension, suspension… La main mime la blessure, violence et douceur, tension et délicatesse dans l’expression des visages et dans les gestes. Tandis que « come out » se dissous en un bruissement infiniment répété qui a perdu tout sens, les danseuses pivotent sur leur tabourets, leurs mouvements de plus en plus asynchroniques, prises dans une spirale absurde et sans issue qui évoque les ouvriers aiguilleurs de Métropolis. Le mouvement s’achève dans une décharge électrique, ultime crispation.

Violin Phase
Seul solo des quatre mouvements, également premier des quatre mouvements chorégraphiés par ATK pour Fase, qu’elle danse elle-même, robe en corolle et petite socquettes blanches. Quand ATK dit qu’elle s’est mise à danser comme toutes les petites filles se mettent à danser, on la croit sans peine tant ses gestes évoquent irrésistiblement ceux d’une fillette mue du désir de danser. Des mouvements primaires : tournoyer sur soi, lever les bras…Le corps pris dans l’élan de la musique. Une apparente simplicité et une précision de compas. Les rotations se complexifient avec des détails qui s’ajoutent aux mouvements de bras et de jambes, tandis que passant du bord au centre et inversement ATK dessine une rosace à huit segments. Géométrique, entêtant, enivrant : musique et mouvements, que l’on imagine devenir perpétuels, n’autorisant que d’infimes variations, musicales et chorégraphiques dont le rondo, la rotation sur soi et le cercle et la ligne seraient les règles. De Piano Phase comme de Violin Phase émanent à la fois rondeur et netteté, vivacité et grâce, une allégresse, quelque chose d’infiniment jeune et féminin.

Clapping Music
La composition de Reich (1972) est une pièce d’environ quatre minutes, faites de battements de mains en douze temps (des croches) pouvant être joués à deux interprètes minimum, l’un tenant un rythme fixe, l’autre se déphasant au fur et à jusqu’à revenir au point de départ. C’est exactement la même procédure qu’a construit ATK 10 ans plus tard. Les interprètes, en pantalon et chemise, se déplacent en diagonale et à reculons, passant du fond de la scène vers l’avant, de droite à gauche pour les spectateurs, s’arrêtant enfin sous les lampes suspendues de Come out. Pièce scandée, bondissante et assez drôle, où les danseuses passent du plat aux pointes, avec des flexions rapides des genoux et des mouvements de bras vers l’avant comme des petits soldats au défilé.

Au Théâtre Vidy, en ce mois de décembre, l’intégrale de Fase équivaut à 50 minutes de danse presque sans discontinuer pour Anne Teresa de Keersmaeker, 56 ans, de tous les mouvements. Une performance physique incroyable, au cordeau, des moments d’allégresse, où l’on voit le visage de la danseuse refléter à la fois la densité de sa concentration, et le plaisir de la danse comme rarement visible chez d’autres. Mue et traversée par la musique qu’elle traduit sous forme de déplacements et de dessins dans l’espace. Au moment du salut, les traits sont tirés, la fatigue évidente. Alors on est doublement ému et heureux de l’avoir vue.
.

Ildiko Dao,
correspondante pour la Suisse Romande

Verklärte Nacht est au Hebbel Am Ufer, Berlin du 16 au 18 décembre 2015, Fase, Four movements to the music of Steve Reich sera en tournée au Sydney Festival (Australie) les 9, 10 et 11 janvier 2016 et Vortex Temporum du 6 au 9 janvier au Kaaitheater, Bruxelles puis du 15 au 18 janvier au Sydney Festival

[1] Interview Tateshots « https://vimeo.com/55095922 »
[2] Rendez-vous With Reich dans The New York Times du 17 octobre 2008

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credit photos © Anne van Aershot

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