LES LIAISONS DANGEREUSES D’ANNE THERON

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Anne Théron / « Ne me touchez pas » librement inspiré des « Liaisons Dangereuses » de Pierre Choderlos de Laclos / TnBA, Bordeaux, du 26 au 29 janvier.

Bien sûr « ils » sont réunis dans cette immense salle de bains baroque pour un ultime face à face aussi brillant que cru, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil, les deux ex amants du roman sulfureux de Choderlos de Laclos. Bien sûr leur jeu, dont l’enjeu n’est autre que la perte de la jouvencelle présidente de Tourvel, a conservé toute sa cruauté magnifique : si le Vicomte séduit cette jeune dévote, épouse de magistrat, qui ignore que « les parties génitales n’ont d’autres fonctions que celles de la reproduction », la marquise de Merteuil consentira à ouvrir de nouveau ses cuisses au vit de son ancien amant. La langue ciselée qu’est la leur est tranchante comme la lame d’un stylet qui pénètre la chair dans son intimité pour en fouiller les plus obscurs recoins. Bien sûr leur beauté a quelque peu subi la marque inaliénable du temps mais le désir de libertinage sans borne qui les anime est intact et la joute verbale à laquelle ils s’abandonnent corps et âme, imaginant l’un et l’autre dans un ballet pervers d’une sensualité à fleur de peau les stratégies à développer pour séduire la pudibonde en chaleur épouse de magistrat, touche au sublime.

Et pourtant, si Anne Théron s’empare de l’essence du roman du XVIIIème en en reproduisant la très belle écriture, c’est pour en tirer sa partition à elle : tout en renouant avec l’impertinence et la beauté noire de l’œuvre princeps, elle s’en dégage fondamentalement en la mâtinant des signes de notre modernité, non seulement en faisant intervenir la langue anglaise d’aujourd’hui qui viendra faire irruption dans le discours lettré des amants sulfureux, mais surtout en faisant en sorte que l’intrigue trouve un dénouement tout différent, inscrivant ainsi le propos dans la mouvance progressiste de l’égalité des sexes face au désir.

En effet, les données sociétales de l’œuvre de Laclos sont passées de date : au XVIIIème, en tant qu’homme, le Vicomte de Valmont pouvait jouir sans se cacher de son statut de libertin flamboyant, la marquise de Merteuil, elle, en tant que femme, se devait de dissimuler ses frasques libertines si elle entendait conserver sa réputation et son statut social. Cette différence de statut face au désir liée au sexe d’appartenance, Anne Théron s’emploie – non sans une jouissance assumée délibérément – à la battre en brèche. En effet, non seulement les deux libertins sont à parfaite égalité dans la joute perverse qui les oppose, où ils sont à la fois complices et rivaux, mais le dénouement verra le triomphe du désir féminin sur celui du Vicomte de Valmont retournant dans la mort à son statut de matière organique primaire.

Revanche du désir féminin qui pendant des siècles était assujetti à celui du maître masculin. « Il n’était plus rien » proclame La Voix (troisième personnage faisant office de chœur antique, annonçant et commentant l’action) alors qu’elle, la Marquise de Merteuil, en femme libre, s’envole vers d’autres pays que son désir embrasse. Ainsi est la chute.

Au commencement était le verbe. Et celui d’Anne Théron est fait de ruptures de niveaux de langue. Aux circonlocutions savantes d’un style fleuri – « Que votre main que vous rêvez de glisser ailleurs, vérifier la tendresse de certaines intimités, bat tout à coup l’air dans la moiteur d’une journée d’été agonisante » – succède un langage plus imagé – « Vous ressemblez à un vieux clebs au poil mouillé » – ou carrément cru – « Mes cuisses ouvertes… Mon foutre mélangé au vôtre. » Quant aux saillies de la langue anglaise pénétrant la langue du XVIIIème français, elles propulsent l’action dans notre contemporanéité : « That’s a deal !… Close-up… Oh my God !… Nous sommes loin du game over… I love you darling… Fuck… Naughty girl Nasty Vicious So vicious… I loved you so much… ».

La scénographie (Barbara Kraft) qui sert d’écrin à ce drame sulfureux est ni plus ni moins somptueuse : décor minéral d’une beauté glaciale et miroirs faisant penser à quelque palais florentin où se nouent et dénouent des intrigues galantes avec en trompe l’œil une ouverture sur un espace où la création vidéo (Nicolas Comte et Jacques Bigot) projettera des personnages en attente. Les lumières (Benoît Théron) baigneront l’ensemble d’une atmosphère entre réel et imaginaire propre à l’irruption des fantasmes. Car il s’agit bien là, dans cet espace hors du temps et pourtant si présent, de libérer tout ce que le désir peut engendrer, hors des convenances sociétales. Participe à ce dessein de créer un halo d’immatérialité susceptible de faire flamber la part fantasmatique du désir dont chacun est secrètement porteur, l’utilisation à plein régime du micro (Jean-Baptiste Droulers) dont sont dotés les trois comédiens (Laurent Sauvage, fascinant, Marie-Laure Crochant et Julie Moulier) : ainsi leurs paroles trouvent-elles un écho sonore dont l’effet oscillatoire nous transperce physiquement.

A la mise en écho du son, répond la mise en abyme de l’intrigue par l’utilisation du métalangage propre au cinéma ou aux séries TV (« Un nouvel épisode… Votre vingtième saison… Votre audience risque de se lasser… exige de chaque film des rebondissements… Votre scénario… Cette scène est grotesque, sera coupée au montage… Action. Technicolor. Fin de journée… Plan serré poitrine… Tandis que la caméra la suit en longs travellings… Gros plan sur la gorge offerte… ») afin de créer cette illusion du théâtre en train de se faire sous nos yeux, workshop rappelant « Huit et demi » de Fellini où la matière du film est le film en train de se faire.

Jeux de miroirs et de faux semblants envoûtants qui renvoient immanquablement à ce qui se « joue » là du ballet des désirs qui circulent et brûlent les personnages jusqu’à les consumer, et nous spectateurs avec. L’espace du théâtre comme le lieu rêvé de tous les possibles fantasmatiques… Avec son « Ne me touchez pas », injonction faisant figure d’antiphrase, Anne Théron a réussi une œuvre « exemplaire » : elle vient nous « toucher », nous surprendre, au plus profond de nous-même – en ce lieu des désirs inavoués lové en quelque repli secret – en nous offrant au travers de sa très belle écriture, ce saisissant hymne au théâtre, au désir, au fantasme… à la vie, quoi !

Yves Kafka

Texte publié aux Solitaires Intempestifs en 2015.

Photo Jean-Louis Fernandez

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