FESTIVAL 30/30, BORDEAUX : AU SECOURS ALAIN, SIGMA REVIENT !

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Festival 30/30 : Les Rencontres de la forme courte / du 25 au 30 janvier 2016 – Bordeaux Métropole / Boulazac – Directeur artistique Jean-Luc Terrade.

Il n’y avait pas que la météo qui déversait ses paquets décoiffant sur la Belle Endormie, cette semaine du 25 au 30 janvier, mais aussi un vent de propositions totalement iconoclastes et régénératrices. C’est le Bordeaux des années 60 et 70 qui revivait sous les traits du festival de la forme courte initiée par Jean-Luc Terrade – directeur artistique et électron libre de la scène bordelaise – rappelant à bien des égards la liberté avant-gardiste qui enflammait le mythique festival SIGMA du saxophoniste Roger Lafosse, ami de Boris Vian, avec le soutien (aussi inattendu cela puisse-t-il actuellement paraître, dans une ville restée très attachée aux « valeurs bourgeoises ») du maire de droite de l’époque, Jacques Chaban Delmas. « Juppé, prends-en de la graine! », semblait proférer avec une ironie socratique la monumentale statue de Chaban, érigée sur le parvis de l’Hôtel de Ville… par les soins de son successeur actuel !

Flash-back… SIGMA… « La contre-culture américaine (le Living Theatre, le Bread & Puppet, le Barbwire Theatre) et européenne (Arrabal, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary), les œuvres de Silvano Bussoti, Webern, Varese, Xenakis, Sun Ra ou Pierre Henry, les happenings (Jean-Jacques Lebel), l’art cinétique (Nicolas Schöffer), Mondrian et les Pink Floyd, les provocations bruyantes et métalliques de Fura del Baus, le cirque sans concession d’Aligre dont est issu Bartabas. Télévision, design, écologie ou cybernétique nourrissent expositions et conférences. Pendant une semaine chaque année, Bordeaux placée au centre de l’attention des médias, devenait une capitale internationale de la recherche dans tous les arts ».

2016… Les Rencontres de la Forme Courte… Le 25 janvier, Fantazio – qui n’en fait qu’à sa tête, avec lui ça grouille, ça vit – inaugure au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan le festival en faisant flamber ses exponentielles qualités de contrebassiste-chanteur-performeur-percussionniste- poète-vocaliste-bruiteur en les alliant à celles de la violoncelliste Noemi Boutin et des percussions de Benjamin Colin. Le 30, Steven Cohen le clôture en offrant une performance des plus explosives au Glob Théâtre de Bordeaux en guise de bouquet final. Entre Fantazio et Steven Cohen, de très nombreux « hors normes » sont venus bousculer les frontières des disciplines pour imposer leur art indiscipliné irriguant les 24 propositions éclatées en six soirées sur cinq lieux complices (Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan, L’Agora de Boulazac, Le Cuvier CDC d’Aquitaine, Le Glob Théâtre et L’Atelier des Marches de Bordeaux).

Notre choix – très limitatif… – s’est porté sur le « Grand parcours dans la ville de Bordeaux » qui, le samedi 30, de 13h30 à 0h30 (véritable marathon culturel) a clôturé l’événement 30/30 en traversant pas moins de onze propositions, exposées ci-dessous dans l’ordre de leur découverte, et reliées les unes aux autres (Quatre endroits : Le Marché de Lerme, La Halle des Chartrons, L’Atelier des Marches, Le Glob Théâtre) par un « bus fou » au GPS déréglé affrété pour l’occasion.

Freeze : Une installation performative de haut vol par Nick Steur, qui se joue des lois de la gravité en créant des sculptures éphémères de pierres disposées magiquement les unes sur les autres autour d’un point d’équilibre totalement improbable, « inventé » là sous nos yeux par ce funambule magicien. L’effet zen produit par ce défi remporté sur les lois de la physique élémentaire nous transporte littéralement dans un état second, et nous fait planer hors de toute gravité terrestre en nous détachant – par transfert – de notre pesanteur corporelle.

Première performance de… Steven Cohen : Installé en tailleur dans la bulle vitrée d’un distributeur géant de boules de chewing-gum, comme une marchandise exhibée là à la convoitise des voyeurs consommateurs que nous spectateurs devenons, l’imprévisible performeur sud-africain, à moitié nu mais le visage paré de peintures vénitiennes des plus raffinées, « accueille » les potentiels acheteurs munis de leur précieuse pièce pour délivrer – ou non… à ce jeu d’achat de marchandises parfois on perd, parfois on a droit à une partie de son anatomie filmée par ses soins et projetée sur grand écran – une petite boule de verre dans laquelle sont incluses les vues de ses anciennes performances. Scotchant… comme les chewing-gums;

L.S.D : Titre faisant délibérément écho à la formule tridimensionnelle de la molécule du psychotrope hallucinogène, Laser Sonique Distorsion de David Chiesa (fondateur du groupe de 22 musiciens : Un) et Sébastien Perroud proposent une plongée abyssale dans une nuit noire parcourue par le scintillement de lucioles rouges qui s’agrègent, s’alignent, se distordent, explosent en vol pour constituer le support de nos fantasmes mouvants qui surfent sur une musique électro-acoustique où se détachent les accords de contrebasse. Planant… comme la substance illicite.

4 Rêves non censurés en présence de Fleur Pellerin : Thibaud Croisy, avec sa tête poupine de jeune-homme comme il faut à qui on délivrerait le bon dieu sans confession, assis sagement derrière un pupitre placé devant un écran – celui de ses nuits blanches où sera projetée une scène d’Isabelle Huppert dans La Pianiste – s’apprête à nous délivrer le secret de ses rêves « pénétrés » par la présence asiatique du corps ministériel. Sur un cahier d’écolier, avec tables de multiplications en quatrième de couverture, il délivre ce premier rêve qu’il a auparavant – on l’imagine – transcrit avec les pleins et les déliés qui sied à un jeune homme bien sous tous rapports. Sauf que là, les rapports imaginés sont traversés par les saillies d’un érotisme brûlant qui l’amène à recevoir les offres de la ministre de la culture, soucieuse, dans une maison en flammes, d’obtenir de lui un dernier orgasme, son pénultième remontant à de nombreux mois, la charge de ses occupations ministérielles ne l’empêchant pas que de lire. Orgasmisque… comme son modèle.

Karawane : Frédéric Jouanlong, livre un concert vocalisé dont la poésie sonore dadaïste onomatopéïque et protéiforme constitue l’armature d’un arsenal propre à flinguer la raison raisonnable. Riant, criant, pleurant, gémissant, éructant, rugissant, susurrant, les effets sonores des cris (ceux d’Antonin Artaud ?) viennent se superposer en boucle au poème dada écrit en 1917 par Hugo Ball, à la source de l’inspiration. La semi-obscurité, un projecteur projetant seul son éclat éblouissant, rajoute à l’atmosphère méphistophélique dans laquelle nous sommes immergés, happés pieds et poings liés, pour explorer les méandres de l’âme, lieu des tourments et des élucubrations désarticulées de notre psyché. Dadaïste… comme le Cabinet Voltaire de Zurich.

4 Rêves non censurés en présence de Fleur Pellerin : Les rêves, langage de l’inconscient, insistent. Et l’inconscient de Thibaud Croisy, en la circonstance, tonitrue. Après l’irruption d’une photo très sage de Marguerite Duras prise à l’hôtel des Roches Noires à Trouville-sur-Mer (projetée sur l’écran en tant que caution culturelle et déclencheur de ce qui va suivre), sa fixation sur le corps ministériel de l’actuelle Ministre de la Culture va prendre là des allures « purement » pornographiques. Son fantasme nocturne la lui livre dans un étrange attelage avec Monsieur Juppé qu’elle chevauche jusqu’à ce que ce dernier se retrouve la figure recouverte d’un voile laiteux ressemblant, de près comme de loin, à n’y pas tromper, à une éjaculation spermatozoïdienne irriguant les plis de son profil de futur Président de la République. Le Rêve, langage du désir inconscient… Juppé (dé)voilé.

N’Goni Phase : Erik Baron explore une version de Violin Phase, l’une des compositions répétitives de Steve Reich, s’appuyant sur le procédé mélodieusement obsédant du phasing. Ce court motif musical tiré de son instrument à cordes posé devant lui (sorte de kora) est traité en temps réel et répété indéfiniment. Ainsi, le musicien rejoue à l’envi ce motif en boucle, mais en prenant soin d’introduire un léger décalage entre les sons qui augmentent, diminuent, s’accélèrent au cours de la pièce créant ainsi une matière sonore mouvante et envoûtante. De la répétition… comme ouverture à l’originalité décalée.

4 Rêves non censurés en présence de Fleur Pellerin : Retour aux fantaisies rêvées de Thibaud Croisy, qui là, recueillera une petite fille asiatique piétinée sous les sabots d’un cheval viril et terriblement fougueux après que la figure de son propre père – affublé pour l’occasion d’une soutane – l’eut dissuadé de lui prêter secours et que l’urgentiste Patrick Pelloux lui eut collé dans les bras la fillette, ayant mieux à faire ailleurs. Cette petite fille avait curieusement les traits de Fleur Pellerin. Le héros qui sauve la Princesse asiatique… pour mieux en disposer.

One Step before the Fall : Stupéfiante performance, dansée et boxée jusqu’à ce qu’épuisement s’ensuive, de Marketa Vacovska, accompagnée par la voix magnétique de Lenka Dusilova. Sur un ring grandeur nature, cette jeune femme au corps sculptural déploie avec une énergie décuplée les mouvements des combats dantesques menés par le boxeur d’exception qu’était Mohamed Ali, de son vrai nom Cassius Clay. La rapidité du jeu de jambes du poids lourd hors normes aux déplacements aériens est prodigieusement réinventée sous nos yeux. Un monstre de muscles à visage déterminé habité par une énergie combative impensable, un champion exceptionnel qui tombe mais se relève toujours, un homme que rien, ni la maladie de Parkinson, ni les critiques, ne peuvent abattre, jusqu’au dernier combat. Des émotions à fleur de peau… un coup de poing en plein plexus !

Relic : Euripides Laskardis, Grec de son état, propose une expansion corporelle de son enveloppe charnelle allant jusqu’à « l’énôrme ». Volumineux à outrance et couturé de partout, il va habiter l’espace de manière tout aussi incongrue que son physique disproportionné l’y invite. Se livrant à des numéros burlesques, il bouscule les codes de la normalité en mettant à mal autant les convenances sociales que les repères physiques. Echo lointain du Père Ubu… il mériterait d’être décoré de l’ordre de la Pataphysique.

Performance clôturale… de Steven Cohen : On avait beau s’attendre à du grandiose, on fut « enivré» par l’extraordinaire inventivité créatrice du performeur hors limites … D’abord, une projection vidéo sur écran géant décliné en deux épisodes : « Bon goût » (vidéo tournée au Japon dans un magnifique monument funéraire dans les murs duquel sont insérées les urnes contenant les cendres des défunts ; là tout n’est que luxe calme et volupté éternelle, la chorégraphie des jambes de l’artiste étant elle aussi tout de grâce contenue) auquel succède très logiquement « Mauvais goût » (vidéo de l’épisode du scandale créé au Trocadéro par sa « performance art » où, tiré par un coq en laisse attaché à son sexe enrubanné, il fut incarcéré avant d’être jugé).

Enfin, vient le moment du troisième épisode dénommé – à très juste titre ! – « Goût ». L’artiste apparaît alors avec sa chair laiteuse sur le plateau, splendide et rayonnant, juché sur de hauts talons, vêtu d’une tunique noire fort seyante et fort fendue sur les côtés, le visage maquillé à la façon d’un masque vénitien, et la tête surmontée de la gigantesque étoile de David, affichant là par ses attributs son identité revendiquée de blanc-queer- juif. Il déambule gracieusement sur le plateau, relève subrepticement sa tunique pour dévoiler… et son derrière ornementé de rubans bleu-blanc-rouge, et son sexe enrubanné et orné d’une cocarde tricolore (« Allons enfants de la Patrie… »). Cerise sur le gâteau, s’étant saisi d’un pistolet utilisé pour recueillir les urines, il se penchera avec grâce en avant, l’introduira dans son orifice postérieur – et cela restera sans nul doute dans les annales du festival – en extraira un liquide couleur bordeaux. Liquide qu’il versera avec une précaution infinie dans un verre pour s’en délecter tant le goût de ce nectar, « extrait » de son propre corps, semble le ravir. Apparaît alors – sublime ! – projetée sur l’écran géant, sa profession de foi artistique : « L’acceptation de soi est un goût qui s’acquiert avec le temps. Cul sec ! » Cul sec… no comment ! La provocation et l’humour au service de l’intelligence corrosive.

On ne pouvait mieux espérer pour la clôture de ce festival dédié à l’expérimentation et à la transgression « en tous genres », véritable hymne à l’art libre. Pied de nez salutaire à toute (non)pensée normalisatrice et bien-pensante qui voudrait utiliser l’art pour en faire une vitrine politiquement correcte. Le pari de Jean-Luc Terrade, amplement réussi, d’une manifestation culturelle subversive – au sens où l’art ne peut s’acoquiner, au risque de perdre sa raison d’être, avec l’ordre existant – risque créer quelques remous derrière les façades lisses des hôtels bourgeois bordelais… sans parler du premier d’entre eux, l’Hôtel de Ville… Au secours Alain, SIGMA est revenu !

Yves Kafka

Lieux partenaires : Le Théâtre des Quatre Saisons; L’Agora de Boulazac; Le Cuvier CDC d’Aquitaine; Le Glob Théâtre; L’Atelier des Marches

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