SLOOP 2, GENEVE : GRRRRLS MONOLOGUES, AU BORD, GUERILLIERES ORDINAIRES

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Genève, correspondance.
SLOOP 2, Théâtre Poche, Genève, du 7 décembre 2015 au 7 février 2016.

Mathieu Bertholet, le bouillonnant nouveau directeur du Théâtre Poche de Genève a misé gros sur les femmes pour la saison 2015-2016. SLOOP2, deuxième partie de son programme propose les textes d’auteurs contemporains, politique affichée et militante de ce petit bastion genevois. SLOOP2 = Quatre auteures, quatre metteuses en scène, quatre actrices et un seul décor : un chemin qui englobe la scène, évoque le début d’une spirale, un chemin qui peut être traverser de toutes parts, un interface traversé de ces voix qui se répondent ou s’interpellent d’une pièce à l’autre, comme à l’intérieur d’un esprit collectif. Les quatre pièces d’une heure environ chacune, sont visibles indépendamment, plusieurs à la suite, ou encore en totalité. Nous n’en n’aurons (hélas) vu que trois sur quatre mais la cohérence du tout est flagrante. La primauté donnée aux textes est à la fois une solution pragmatique et un défi pour la mise en scène. Sans fioritures, avec quelques trouvailles pour faire vivre l’espace et tout tient là dans des mots et des interprètes formidables.

AU BORD de Claudine Galéa, mise en scène par Michèle Pralong

C’est le monologue d’une femme happée par une photo. Une photo qui a fait le tour des médias en avril 2004. L’image d’une soldate américaine souriante, l’air à peine sortie de l’enfance, tenant en laisse un homme à terre, barbu et nu. Abou Graib : les sévices, la torture, les humiliations, et des photos prises comme des photos de vacances que l’on montre aux copains.

La femme, celle qui parle, ne peut défaire son regard de cette photo punaisée sur son mur. Une photo qui la révolte autant que l’attire. Une image qui rend l’écriture impossible. Trente-neuf fois l’auteur recommence. En vain. Reste au bord. C’est la phrase « Je suis cette laisse en vérité « de Dominique Fourcade qui rompt le charme et permet de l’écriture de se déverrouiller enfin.

Qu’éveille cette image et pourquoi cette fascination ? La photo devient le point de départ d’une recherche pour l’écrivain, dans l’acceptation d’une part sombre et monstrueuse en soi. La haine, la violence, le désir. Les rapports ambigus entre violence et désir, répulsion et attirance, horreur et fascination.

Le début du monologue est scandé, la phrase de Dominique Fourcade y revient comme une incantation. Jeanne de Mont, l’interprète, a une belle voix grave, comme celles des femmes aimées dans le texte. Le texte est long et plus il se dévide plus la comédienne se libère, plus elle devient vibrante et vivante. Peut-être est-ce l’écriture aussi qui se libère. L’image de la soldate a fait son travail en profondeur, remué les émotions enfouies, enlisées dans la boue des souvenirs moches et des pensées laides auxquelles on n’ose penser. Le rapport à la mère, le rapport aux hommes, la mère au milieu des rapports aux hommes, aux femmes, la fille, l’amour, le sexe, la domination. Des révélations fulgurantes qui frappent comme des missiles. Des révélations extirpées des eaux profondes. L’auteur y va franco, taille son chemin à coup de hache. Le passage où l’actrice apaisée, presque joyeuse, entourée des autres actrices silencieuses, accompagne une lectrice, reprenant et poursuivant le texte comme un dialogue avec soi est une belle transition vers la troisième partie et fin.

Michèle Pralong a conçue une troisième partie comme un temps de digestion ou métabolisation du texte. Un peu plus tôt dans la pièce, le spectateur pouvait percevoir un mouvement confus dans la paroi. Des baladeuses de garagistes, éteintes, faisaient office de navettes aux interprètes silencieuses tissant des mots dans la paroi comme une analogie d’écriture. Allumés (elles m’évoquent plutôt des matraques lumineuses), ces néons courts clignotent irrégulièrement, référence de la dramaturge à la Survivance des lucioles de Didi-Huberman. Symbole de l’innocence perdue chez Pasolini ou au contraire la survivance de parcelles d’humanité, Michèle Pralong l’envisage comme une référence à l’organisation du pessimisme de Walter Benjamin. Etant donné la complexité du cheminement intellectuel, cela va mieux en le disant. D’un autre côté, le jeu de l’actrice suffit à donner le ton de son évolution, celui d’une libération, et les sons qui viennent distraire nos oreilles ne font pas vraiment le poids après les mots
.
« Guérillères ordinaires » de Magali Mougel, mise en scène par Anne Bisang

Lilith : une tragédie

Lilith est une figure maudite des mythes religieux occidentaux. Femme fatale, femme damnée, plus récemment héroïne des féministes des années 70. Pour Magali Mougel, l’histoire de Lilith est une version possible de l’histoire de Véronique Courjault, reconnue coupable d’infanticides, deux de ses trois enfants tués ayant été retrouvés dans le congélateur familial, plusieurs années après les faits. Nous sommes à Seroae, quartier de Séoul. Lilith y habite avec Goerg son époux et ses deux beaux grands fils. Goerg est un époux plein de bonne volonté et d’attentions. Goerg veut faire plaisir à sa femme et surtout casser le mur de la buanderie pour lui faire une fenêtre afin qu’elle voit la lumière et les arbres au dehors. Mais Lilith ne veut pas, Lilith aime l’obscurité, la protection des murs. Lilith n’aime pas le vent, ni les passants, ni la lumière qui l’irrite. Lilith aime s’enfermer et fumer le soir dans sa buanderie, bercer ses petits princes en chantant. Goerg ne comprend rien à Lilith, il pense qu’il sait ce qui est bien pour elle, y compris en l‘obligeant à accomplir son devoir conjugal. Elle veut mourir, elle l’en supplie. Le chemin est tout tracé qui l’amène vers une nouvelle tragédie. D’une voix douce et obstinée ,Oceane Court, la comédienne , nous fait sentir le triste vent battre les branches des arbres de Seroae et nous emmène dans la détresse et la folie de son personnage, une folie qui est à la fois sa chambre secrète, et son moyen de défense, voire de résistance.

Leda Burdy « le sourire en bannière » : comédie amère

Leda Burdy ou la vengeance d’une employée bafouée, la mise à mort d’un patron sans humanité. Léda croit à son métier, Léda fait tout pour plaire. Années après années. Cela pèse parfois un peu. Rebecca Balestra est une hôtesse d’accueil des plus engageantes même si elle finit par grincer un peu des dents, toujours en souriant. Malgré « son savoir-faire et son savoir-être s’améliore avec le temps » Léda s’entend dire un jour que son apparence ne répond plus aux exigences du marché. Régimes, souffrances, anorexie. Rien n’y fait, la raison économique a broyé l’hôtesse d’accueil. Sentant sa fin proche, elle décide d’aller régler son compte à son ancien patron mais pas de chance, elle meurt avant d’en avoir fini avec lui en s’excusant de pisser du sang sur son tapis… Ce ratage de dernière minute, cet acte de bravoure qui part en eau de boudin apporte au récit une subtilité pessimiste qui extirpe le récit d’une fin qui serait simplement morale. Plus que les autres, par son contexte, Leda est l’archétype de la guérillère ordinaire .

La dernière battue: amours en temps de chasse

Une jeune femme blonde découvre et vit ses premiers émois saphiques à l’orée des bois en automne. Pas de chance, Papa est passé par là, à deux pas avec une troupe de chasseurs et les ébats des jeunes filles sont découverts. Interdiction paternelle, lâcheté et soumission filiale aboutissent à l’envoyer à la chasse en forêt plutôt qu’aux amours dans les prés. Michèle Gurtner, qui interprète aussi Paysage intérieur brut affiche une candeur et insouciance adolescente et un bel appétit charnel. A la fin de la saison, elle retrouve son amour d’un jour abattu, les entrailles perforées, la chair exposée, gibier voulu, avertissement mauvais des hommes qui ne tolèrent pas l’amour des femmes. Des contes de folies et de cruautés ordinaires, des contes pour ne pas dormir debout.

Ildiko Dao,
correspondante à Genève

Prochain compte rendu : SLOOP2/ PAYSAGE INTERIEUR BRUT, de Marie Dilasser mis en scène par Barbara Schlittler

Guerrillères ordinaires au Poche/GVE Théâtre, Genève.

Photos © http://www.samuelrubio.ch

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