ENTRETIEN : HUBERT COLAS, « TEXTE M »

Hubert Colas

Entretien avec Hubert Colas autour de « Texte M ».

Actoral, la Revue IF ou encore Montévidéo à Marseille incarnent des plateformes de rencontres humaines chargées d’enjeux artistiques et idéologiques. Actoral défend la liberté de circulation de la littérature, la poésie, les nouvelles dramaturgies, les arts visuels, la photographie. Hubert Colas est aux manettes de ce festival d’écritures contemporaines présent à Montréal, Montpellier, Marseille. Parfois un DJ s’inspire d’un poète et réciproquement, on peut entendre Jérôme Game et la compositrice Chloé faire du son et du sens ensemble. Inferno a choisi de se tourner du côté de Texte M d’Hubert Colas, paru en 2004 chez Acte Sud, pour tenter de saisir encore ce que veut dire liberté dans nos vies.

Inferno : Texte M fut créé sur commande autour du thème : « contre quoi se rebeller aujourd’hui ? ».
Hubert Colas : Texte M revient sur ce moment où Napoléon III a voulu réinstaurer l’esclavage or, une révolution a éclaté de nouveau et cela n’a pas pu se faire. Je pensais moins à l’acteur qu’à la position du corps lorsque je l’ai écrit. Je rassemble un point de concentration autour d’une thématique et laisse le corps, l’écriture faire. Dans Texte M est présent une forme d’introspection, qui n’est pas fictive. Toute la puissance de l’écriture n’émane de rien d’autre que de soi. Ce texte extrêmement physique célèbre l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Je suis moi-même descendant d’esclave. Texte M est bâti comme un « espace rêvé », au sens où je peux avoir conscience de ce qu’est un corps d’esclave. Ce qui a été subi, je l’ai subi. D’une manière totalement fantomatique. Mais c’est ce fantôme-là que je fais parler et avancer. La notion de champ de douleur a été énorme en réalité lors de sa création.

Inferno : L’idée de trou noir est très présente dans ce texte : « je ne suis pas sûr que cela soit nouveau je ne suis pas sûr que mon trou n’ait pas lui-même absorbé le trou d’un autre mon trou est dans le trou d’un autre et un autre trou est dans mon trou ». Que représente ce trou noir ?
Hubert Colas : Ce trou noir est rempli de fantômes. À l’intérieur quelqu’un sort d’un enfermement pour être libre. De quoi est faite sa zone de liberté ? Quelle possibilité a-t-il de se mettre en dialogue avec le monde ? Qu’est-ce qui donne la possibilité à un être qui ne connait rien de ce qui l’entoure d’être au monde ? Comment la paranoïa se met-elle alors à agir sur le corps ? Est-ce que la liberté dans une société qui se prétend libre est encore possible ? Si on écoute le texte, on peut dire non d’une certaine façon, c’est en sortant de l’esclavagisme qu’il tombe en réalité à l’intérieur d’une autre forme d’avilissement. Ce que le texte ne raconte pas en discours, les mots le disent eux en termes de corps et d’émotions.
Le rassemblement, la concentration de l’écriture sont infixables formellement. C’est d’ordre pictural. On peut faire une différence dans l’écriture avec ce qui peut-être la littérature romancée et l’écriture réellement poétique. Cette dernière n’est pas si différente de la littérature, mais elle passe moins par une quête historique et un rassemblement d’informations.

Inferno : Qu’est-ce qui n’est pas dit dans Texte M ?
Hubert Colas : Ce qui n’est pas dit, c’est l’inconnu de l’origine du monde. On peut aller de galaxie en galaxie, de trou noir en trou noir. Mais la civilisation mourra sans répondre à la question des origines. Pour moi, il n’existe pas un artiste qui soit en capacité de décrire plus qu’un autre ce qui est en train de se passer. La seule différence est le champ sensible de l’artiste et sa capacité à réfléchir cette chose-là, c’est-à-dire à inventer des textures. C’est un peintre qui par un millième de colorisation donne un éclairage singulier. Ce n’est que de l’ordre du sensible et non intellect. Ce décalage-là est lié à la naissance : comment cultivons-nous notre propre vie dans le monde dans lequel nous sommes ? C’est quasiment photographique. C’est le millième de seconde de pression du bouton du photographe qui va faire apparaître quelque chose. Cela lui échappe aussi complètement.

Inferno : Quels parallèles établissez-vous entre écriture et religion ?
Hubert Colas : Cela touche le même endroit qui est le dépassement du soi, ou le lâcher-prise. Dans le religieux, on retrouve ce désir qui va de l’individu aux collectifs. Le religieux cherche à identifier l’infini et il nomme cela dieu. En réalité, il n’existe pas. Cela laisse l’homme à son échelle. Son échelle est le collectif, seule la recherche du bien-être commun peut produire quelque chose. Je ne sais pas comment aujourd’hui me battre contre l’idée de jouissances individuelles. La richesse économique pour vivre dans cette société devient de plus en plus compliquée. Mais curieusement plus la bourgeoisie grandit, plus les espaces alternatifs disparaissent. C’est un paradoxe, la sensation d’un bien-être généralisé provoque l’absence de subversion de pensées. Fondamentalement le système dans lequel l’homme évolue le rend mauvais. Les seules puissances qui a un moment donné ont offert des perspectives à la pensée et pourtant je suis athée, c’est la religion. Aujourd’hui, elles sont utilisées.

Inferno : Comment Texte M a-t-il nourri Nécessaire et urgent d’Annie Zadek que vous présenterez, dans quelque mois, à Paris au Théâtre de la Colline ?
Hubert Colas : J’entends la politique du divertissement dire depuis plusieurs années : il y a suffisamment de tristes comme ça. Dès lors, les textes tragiques doivent être portés par un champ poétique extrêmement puissant, pour que cela ai une chance de passer.
Avec Annie Zadek, j’entends une écriture des corps. Elle-même parle d’écriture fantôme. Elle essaye de mettre des mots sur l’incompréhension, les douleurs invisibles. Elle pense à ce qui a manqué à ses parents. Elle prend l’exemple des corps amputés. Elle met son écriture au niveau de notre amputation sensible et émotive. Je ne sais pas si c’est un acte poétique d’invention ou si c’est réel. Mais, peu m’importe. L’important est que celui qui l’entend soit en lien direct avec elle, et trouve une possibilité d’existence à l’intérieur d’elle. En fait, je vais plus tenter d’écrire ce qu’est une nécessité d’existence, de combats et de douleurs. Cela s’inscrit à l’encontre d’une société qui simule le bien-être perpétuel.

Inferno : Quelles sont vos méthodes d’écriture ?
Hubert Colas : J’ai un carnet toujours avec moi. Dans un premier temps je fonctionne par fragments. Pendant deux ans, j’ai beaucoup travaillé pour Montévideo. J’ai eu moins de temps pour écrire. En même temps, ce temps-là est en gestation, car il me permet d’interroger les formes de théâtres. C’est comme si je ne savais plus comment avancer avec l’écriture. C’est la littérature romancée qui m’aide aujourd’hui.
J’ai pris beaucoup de plaisir avec la poésie orale, les nouvelles dramaturgies, mais je cherche à quel endroit elles peuvent parler. Dans le roman, c’est la langue que je vais écouter, comment se fabrique-t-elle par l’absence de ce qui est dit ? Pour moi le théâtre est complètement dans le dire, le visible aujourd’hui. Ce qui est curieux de remarquer sur les scènes est qu’on révèle la part manquante aux spectateurs, on ne leur donne plus l’invisibilité nécessaire au poétique. On n’est confronté qu’à des situations de concret virtuel. On donne quelque chose de tangible sur le plateau, et puis c’est tout, au même titre que la télévision fait croire à un leurre virtuel, mais tangible. C’est cette imprégnation qui nous étouffe en ce moment ; c’est comme si l’espace de la liberté individuelle avait disparu.

Propos recueillis par Quentin Margne.

Photo : Sylvain Couzinet-Jacques

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