« BADKE », LES BALLETS C DE LA B, DIX PALESTINIENS EN QUÊTE DE NOUVEAUX TERRITOIRES

Badke-05-©-DannyWillems

« Badke » KVS / Les Ballets C de la B / A.M. Qattan Foundation / Scène du Carré / Les Colonnes de Saint- Médard-en-Jalles 33 – Vendredi 4 mars 2016.
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Cette nouvelle production résulte de la réunion de trois compagnies au profil affirmé : les Ballets C de la B (installés à Gand en Belgique avec Alain Platel comme figure de proue), le KVS (Théâtre Royal Flamand de Bruxelles connu pour sa propension à créer des liens autant entre les communautés divisées de Belgique qu’avec l’étranger, Congo et Palestine principalement), et A.M. Qattan Foundation (implantée à Ramallah, capitale administrative de l’Autorité Palestinienne de Cisjordanie, et à Gaza). Le titre donné – Badke, anagramme de dabke, danse traditionnelle palestinienne – inscrit d’emblée cette création dans le dépassement des frontières de tous ordres, linguistiques comme géopolitiques, pour proposer au travers de la transgression des signes un « à-venir » libérateur.

Adoptant un point de vue que n’auraient pas renié les structuralistes – selon lequel ce sont les relations entre deux concepts qui créent le sens et non les concepts pris isolément – le consortium artistique de cette troïka, engagée depuis 2007 auprès de jeunes artistes palestiniens, en reliant implicitement la danse folklorique originelle de la dabke à l’invention du nouveau signifiant de la badke, invite à « faire entendre » ce qui constitue le champ même de son exploration. En effet, comment peut-on à la fois revendiquer l’impérieux désir de renouer avec le territoire d’origine où s’implante l’identité palestinienne (la dabke en est l’un des symboles) et, dans le même temps, aspirer à un monde qui s’affranchisse des frontières de la tradition pour aller de l’avant (la badke, comme concept artistique – l’endroit de cette création – ouvrant sur un nouveau monde à inventer) ?

Entre conjonction et disjonction de ce couple binaire constitué par la revendication assumée de figures identitaires gravées dans l’histoire collective palestinienne et le désir de s’en affranchir pour faire exploser tous les cadres liberticides, la chorégraphie va emprunter en les explorant à l’envi toutes les pistes, actant par là que l’aspiration à la nouveauté ne peut s’entendre sans la « re-connaissance » des origines.

Tout d’abord, comme pour signifier le trou noir de ces origines, le plateau est plongé dans l’obscurité la plus totale. La lumière, prise dans les rets d’une conscience interdite, est ainsi rendue invisible… Vont émerger ensuite de ce trou noir, d’abord des martèlements saccadés de talons frappant le sol comme pour éprouver physiquement la résistance d’une terre à se réapproprier – celle de ces territoires qui résonnent au plus profond d’eux – puis des cris articulés aux corps qui les émettent.

La lumière advenue, ce sera alors un déferlement incoercible de figures mêlant danse contemporaine, hip-hop, art circassien, capoeira (art martial afro-brésilien) aux figures plus traditionnelles des danses folkloriques pratiquées lors des fêtes de famille ou des banquets de mariage dans les pays du Levant. Les dix performers palestiniens (six hommes et quatre femmes) se lancent corps et âmes, avec une énergie que rien ne semble pouvoir endiguer, dans un ballet des plus émouvants qui soient. En effet ce que ces danseurs acrobates donnent à voir, ce ne sont pas seulement des figures d’une chorégraphie traversée de part en part par une tonicité irradiante mais beaucoup plus encore une palette d’interrogations émotionnelles concernant ce qui se joue de l’identité de leur peuple, soumis à l’humiliation des « territoires occupés ».

Ainsi, s’interrogent-ils du regard lorsque l’un ou l’autre dans le lien proposé par ses pairs s’est montré être à côté des intentions suggérées. L’affrontement est alors palpable comme si on assistait en direct au spectacle en train de se faire. De même, il arrive qu’un danseur s’arrête net pour contempler les autres ; et cette posture nous projette – nous spectateurs – sur le plateau, observant dans le regard de l’acteur au repos ses partenaires agissant. Cet effet de vérité, brisant tout quatrième mur potentiel, est accentué par la liberté prise par les protagonistes de leur propre Histoire, qui, à vue, se désaltèrent ou s’épongent sur scène. Ce qui naît là sous nos yeux existe ainsi en toute transparence, en toute vérité, et nous y sommes totalement associés. D’où la force du message transmis puisqu’il se trouve, de fait, co-construit.

La quête de la liberté, comme aspiration inaliénable, ce mouvement indéfectible du corps social représentant tout un peuple résistant coûte que coûte dans ce combat livré sans concession à l’occupant – celui qui suite à la mauvaise conscience liée à la tragédie scandaleuse de la shoah s’est vu « offrir » cette terre à l’origine palestinienne – se retrouve dans le corps à corps explosif mené par les danseurs. Tantôt liés les uns aux autres, tantôt déliés dans des solos acrobatiques, ces corps à la fois réunis et morcelés se présentent comme les figures allégoriques du morcellement des territoires à réoccuper.

Parfois même, comme le saphir déraillant du sillon d’un vieux vinyle rayé, la musique s’effondre laissant les combattants dans un état de stupeur momentané. Est-ce le temps d’une alerte sidérant les protagonistes ? On ne le saura pas, mais derrière le signifiant de cette pause forcée où les corps et les visages se figent, tous les signifiés de la peur se lisent. Et puis, la sidération passée, les mouvements reprennent scandés par des percussions improvisées des mains et des pieds et accompagnés par des chants a cappella, la musique s’étant interrompue faute de courant. La vie plus forte que ce qui prétend la faire taire…

Cette force expressive de la chorégraphie imaginée par Koen Augustijnen (pilier fondateur des Ballets C de la B), Rosalba Torres Guerrero (danseuse d’Anne Teresa de Keersmaeker et d’Alain Platel), et Hildegard De Vuyst résulte du travail au plateau effectué avec les danseurs impliqués au plus haut point dans ces workshops participatifs. Telle une déferlante, elle déborde les limites de la scène pour atteindre de plein fouet la salle totalement conquise à cette débauche d’énergie contagieuse. Traversé par le rythme imposé par les corps, eux-mêmes étayés par les rythmes syncopés d’une musique parfois kitch rappelant celle diffusée en boucle dans les lieux publics du Levant, parfois contemporaine (parfait mix de la tradition assumée et de la modernité à conquérir), ce spectacle est bien plus qu’un divertissement esthétique.

Il contient en lui-même non seulement la puissante virtuosité d’un ballet contemporain porté par l’engagement inaliénable d’interprètes gagnés à une cause qui fonde leur engagement artistique (sept viennent de Cisjordanie, deux du nord d’Israël et un de Jérusalem), mais aussi est-il encore porteur d’un message à forte résonnance politique. Les corps en tension sont à prendre comme les porte-paroles d’une volonté délibérée et affichée avec fierté, celle de porter haut la lutte pour la libération des territoires palestiniens soumis au joug de l’occupant israélien. Et cette lutte, encore loin d’être gagnée, se doit d’être joyeuse et vivifiante ! Elle ne peut aussi faire l’économie d’un dépassement de soi et de sa propre culture, d’où le glissement sémantique mis en exergue par le titre : Badke, symbole de nouveaux territoires à conquérir.

Yves Kafka

Première version créée en mars 2012 au KVS avant tournée en Cisjordanie et dans les théâtres arabes d’Israël

Photo Danny Willems

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