ENTRETIEN : BENJAMIN BAROU-CROSSMAN, « EL DUENDE »

Capturedue

Benjamin Barou-Crossman est un comédien et metteur en scène, sorti depuis peu de l’école du Théâtre National de Bretagne quand elle était dirigée par Stanislas Nordey. Depuis, il a créé sa compagnie et présente El Duende à la Scène Nationale de Sète. Spectacle hybride, entre concert et récital de poésie, entre écriture et oralité, entre fixité et improvisation, il se confronte à l’univers gitan et cherche à « lâcher les chiens », à donner aux ors du théâtre un coup de griffe, dans une grande douceur. Fils du couple Barou-Crossman, qui ont créé les éditions indigènes (qui ont publié le célèbre Indignez-vous de Stéphane Hesse), il cherche et trouve son propre mode d’expression, sur les planches et sous les projecteurs.

Qu’est-ce qui va se passer ce soir ?
C’est un spectacle qui s’intitule El Duende. C’est une adaptation des textes de Federico Garcia-Lorca, de textes de Romanès, et d’un poème de Baliardo. Il y a du flamenco, du chant, de la guitare. C’est un spectacle difficile à décrire puisque, comme on le dit, le duende ne s’explique pas, il se ressent. Pour moi c’est le feu, la flamme. C’est la sublimation des sonorités noires.

Qu’est ce que vous voulez dire avec cette proposition ?
Je veux défendre le monde de mon enfance. J’ai beaucoup voyagé vers les sociétés non occidentales : les indiens Navarros, les aborigènes d’Australie… Donc vers un art de vivre proche de la nature, du rituel, de l’oralité. Quand je suis revenu en France, j’ai redécouvert ce hors-cadre chez les gitans.
Je me confronte aussi à mes démons intérieurs, la figure du père, le monde de l’écrit etc. Puisqu’on dit que le Duende est un combat, ce combat est une affirmation de ce que je suis. Avant, il faut passer par les luttes, les doutes, comme dans l’arène de la corrida.

Dans cette corrida, quelle est votre place, celle du taureau ou celle du toréro ?
Le torero. Je suis celui qui tue. Normalement.

Qu’est ce que vous tuez ?
Si je tue quelque chose, c’est que je purge des démons intérieurs, comme dans une transe. Je purge ma douleur et j’en fais une joie. Je mets à distance mes démons. Je pense que c’est toute la vertu de l’art, de mettre à distance pour sublimer et atteindre l’universel.

Où en êtes-vous ?
En ce moment ? Par rapport au spectacle ? Je suis dans des questions intimes. Dans les collèges ça a très très bien fonctionné. Comment ne pas faire de théâtre tout en étant face à une théâtralité ? Il y a un acteur, des lumières et en même temps il y a de l’oral, de l’humour qui là n’est pas du ressors du théâtre. Je suis face à mes propres démons puisqu’il y a un comédien extérieur, un surmoi. Je suis face à ces doutes-là : comment j’arrive à affirmer quelque chose d’intime sans que ça ne tombe dans la petite histoire personnelle. Est-ce que j’arrive à les résoudre dans mon art ? Déjà il faut que j’essaie de les résoudre dans ma vie, ces petites histoires.

Qui vous accompagne sur le spectacle ?
Marine Demisolz est mon assistante sur ce projet. Elle apporte un œil extérieur puisque je suis aussi sur scène.
Karin Gonzales est une danseuse de flamenco qui travaille régulièrement avec Tony Gatlif. Romanes est quelqu’un qui vient d’une culture orale et qui a décidé d’écrire. Comme moi il est à cheval sur ces cultures.
Luis Davila-Oria est un sublime guitariste flamenco d’Andalousie. Il a le vécu andalou, il a l’Andalousie dans le sang.
Et il y a Pascal Bongard qui est un comédien au grand parcours de théâtre impressionnant. Il a travaillé ave Grubber, Chéreau, Bondy… Dans le spectacle, il incarne Lorca, l’écrit, le père, le surmoi, il incarne mes démons intérieurs et extérieurs, il incarne le vieux gitan, le sage, la folie. Et en même temps il incarne quelque chose qui est cadré face à moi. Il incarne les mots.

C’est compliqué de s’approprier la culture gitane ?
Ce n’est pas simple parce qu’elle est à la fois idolâtrée et très mal vue. On rêve tous de vivre comme les gitans : libres, humains et plus dans une société de techniques, individualiste. On a un appel très fort vers ça. Et, en même temps, il y a l’autre part qui est plus rêche, plus douloureuse, plus dure et je pense que selon les communautés c’est plus abordable. Gatlif ou Romanès sont souvent confrontés au désir de dialogue, à la dureté de s’insérer. Ils sont plus abordables pour la société que certains gitans qui ne sont pas insérés.
Les aborigènes aussi sont des gens qui ont une très grande poésie mais qui n’ont pas les codes et donc qui sont exploités. Lorca mêle les cultures, les mondes, les émotions. Le bonheur et le malheur, la vie et la mort sont liés.
Ce qui m’intéresse le plus dans le Duende, c’est que ça devienne ma traversée par rapport à mon vécu et non la vie de Lorca. J’ai des parents qui sont dans l’écriture, qui viennent de là.

Vos parents sont présents dans le spectacle ?
Non, si ce n’est dans mon imaginaire. Mais c’est tout l’enjeu et la difficulté à laquelle j’ai été confronté. De toute façon le Duende c’est à chaque fois un risque à recréer, donc on voit ce qui se passe à chaque représentation.

Comment avez-vous travaillé ?
On a fait une première version où nous avons répété pour la Scène Nationale de Sète, qui est un partenaire essentiel. Avant, j’ai fait le travail d’adaptation. Karin, Luis et moi nous connaissons très bien et toute la charge humaine était déjà présente, cette joie-là. On a maintenant une forme plus étoffée. On a répété au Tarmac et au TGP de St Denis. On a répété un petit mois en tout.

Vous jouez surtout dans des lieux en dehors des grands centres villes ?
On joue partout, sur tous les territoires. C’est capital de jouer dans des lieux qui ne sont pas des lieux de théâtre. Les cérémonies aborigènes ne sont pas du théâtre mais des moments de vie. Aller jouer dans des lieux qui ne sont pas des lieux de théâtre me rassure. On peut être plus proche du public, c’est une expérience qu’on a ensemble et avec un public qui n’est pas habitué. L’art doit tendre à ça : ouvrir à toutes les couches sociales. Il faut y aller. C’est passionnant quand c’est sincère.

Pourtant, c’est un peu mentir de faire théâtre ?
Au contraire, l’art double la vie. C’est la possibilité d’être plus vrai, plus sincère. Le Duende c’est sortir de la forme, c’est lâcher et libérer les sonorités noires et c’est une plus grande vérité. C’est une vraie prise de risque parce que ça part de notre intériorité, de nos tripes. Même si ça a été ma formation, ce n’est pas mon monde de partir du texte. Je préfère partir du corps, du vécu, du ressenti.

François Cluzet dit qu’il à fait du théâtre pour pouvoir être aimé si l’on pleure.
Je suis d’accord. Mais je prônerais toujours la joie, le risque, le péril, le refus de la fatalité. Je n’ai pas envie de devenir aigri ! Si tu crées vraiment, tu es obligé d’imposer quelque chose qui n’existe pas, puisque tu crées. Mais on fait du théâtre pour des raisons intimes. L’art part d’une blessure mais à partir des pleurs on va vers la vie et l’envie d’entreprendre, la joie. Il peut y avoir de l’envie de vivre dans des œuvres très sombres. Goya, c’est tellement fort qu’il y a un geste vital.

Le spectacle évolue donc à chaque fois. C’est très latent, comme dans la vie où il y a des déséquilibres, des instants de grâce, des temps de pauses…
Oui, il se crée en direct. Je donne des indications directes au musicien, j’interagi avec le comédien. L’art du présent, l’instantané, le bouillon de vie est là dans les cultures gitanes. Comme un bœuf en musique.

Que va-t-il se passer ensuite ?
On va reprendre le spectacle, tout en le faisant évoluer. Retravailler, prolonger en fonction de ce que nous avons vécu, aller vers un aboutissement.
Et après je vais faire un spectacle très personnel qui s’appelle « ça cogne dans ma tête ». Il n’y aura plus d’autres auteurs mais mes propres mots/maux. J’en ferais une blague.

Ce n’est pas sérieux le théâtre ?
Si, puisque c’est une blague. Comme dit Margueritte Duras, la vie est une vaste blague. Comme quoi, elle doit connaitre ce que c’est que le tragique. Il faut désacraliser l’art, ce n’est pas solennel.

Propos recueillis par Bruno Paternot,
mars 2016

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