POESIE BALISTIQUE, LA VERRIERE BRUXELLES

1MarcelBroodthaers

Poésie balistique – Commissariat Guillaume Désanges : La Verrière, Fondation d’entreprise Hermès Bruxelles / 23 avril – 2 juillet 2016.

Un climat tout particulier, à la fois limpide et trouble, terriblement séduisant s’est installé sous la verrière de la Fondation Hermès à Bruxelles. Guillaume Désanges entend y cultiver une nouvelle relation aux œuvres, placées sous le signe de la Poésie balistique. Tout comme Gestes de la pensée (2013-2016), ce nouveau cycle d’expositions démarre par un accrochage collectif qui scrute les territoires de l’art minimal et conceptuel, au delà des frontières des médiums ou des générations, à l’écoute de résonances secrètes, entre l’intention et l’intuition, le programme et ce qui le fait dérailler, la distance et le choc, la précision et l’évanescence. Le geste du curateur est saisissant, qui lance son projet par une déclaration–poème : Balistique parce que c’est tranchant / Poétique parce que c’est troublant, qui privilégie à la fois l’écart et la collision des termes et des sensations, qui affirme la volonté que la poésie, avec tout ce qu’elle a d’irréductible, d’opaque et de dense en terme d’affects, prenne le relais du discours, du commentaire critique.

Une propension baudelairienne semble animer en profondeur la démarche de Guillaume Désanges quand il évoque l’impénétrabilité de l’œuvre et sa force suggestive immédiate ou encore l’insondable abîme dans notre relation à l’art contemporain et il n’est pas étonnant de retrouver parmi les pièces Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, où le jeu conceptuel de Broodthaers transforme en pulsation intime, illisible, le vers de Mallarmé. L’exposition respire néanmoins au rythme du verbe de Christophe Tarkos, raréfié et précis, dans une radicale économie, ou haletant, précipité, dans une déferlante placée sous le signe de la syncope. Il est enthousiasmant de se laisser saisir par l’urgence et le désir impérieux qui se lit dans le geste brusque et radical d’arracher ses pages et de les disséminer dans l’espace au regard des œuvres.

Sous le timide soleil bruxellois, filtré à travers une gaze légère, La Verrière se transforme en light box à l’atmosphère ténue, saturée par des murmures. Une musicalité incantatoire infuse l’espace à partir de son cœur d’ombre, cette chambre noire, aux vertus occultantes de Tris Vonna Michell, qui crée les conditions d’apparition d’un récit où éclats du réel saisis sur diapositifs et voix se mêlent, exaltant les latitudes fantastiques de l’oralité. Tout un parcours y conduit, un chemin fait d’allers-retours efficaces et ricochets inattendus, tout en plis – chez Dora Maurer ou encore Helen Mirra – et éclats – chez Mark Insingel. L’œuvre qui accueille le visiteur semble l’annoncer, avançant insidieusement un postulat de réversibilité entre l’intérieur et l’extérieur. Black Glass de Scott Lyall, au premier regard, monochrome noir et mutique, attise des échos insoupçonnables de la lumière reflétée et retenue entre ses deux parois en verre, absorbée par cette colle injectée d’encre. Des jeux subtils s’engagent entre la surface et l’épaisseur des strates qui rendent terriblement concrète cette tension entre opacité et objectivité que Guillaume Désanges évoque à travers sa Poésie balistique.

Le verre encore, à la découpe cette fois-ci tranchante, ouverte, s’expose brut, dans les lamelles de Guillaume Leblon, anticipant dangereusement le point de rupture. Fragile et menaçante, volatile et acérée, Frame of a Window synthétise sous son allure épurée, la puissance de l’oxymore que le curateur manie avec inspiration.

Des nuées, des nappes, des poussées, des durées de parlé – à la fugue de Tarkos répondent les points brodés patiemment par Hessie ou encore les pièces graphiques et musicales de Henri Chopin. Toutes ces rumeurs discrètes s’enlacent dans un mouvement de spirale que matérialise soudainement la mandale de Channa Horowitz. Prise dans des courants concentriques multipliant les passages de niveaux, à l’image de ces tunnels ou galeries qui creusent le bloc de roche sédimentaire de Jean-Luc Moulène, l’exposition semble s’achever en retrouvant son point de départ, avec cette autre œuvre de Scott Lyall, impression blanche, surface dilatée qui appelle de nouvelles écritures.

Smaranda Olcèse

Jean-Luc-Moule-ne-Naeud-Barneville-20-aou-t-2007-2012

Visuels : Marcel Broodthaers, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, image, 1969 – Édition originale sur papier mécanographique transparent, 32,5 x 25 cm Wide White Space Gallery, Antwerpen – Galerie Michael Werner, Köln © Estate Marcel Broodthaers / Jean-Luc Moulène, El libro transparente, 1970 Nœud, Barneville, 20 août 2007, 2012 – Feuilles de plastique transparentes, 68 p., 21,5 x 16 cm Impression de bromure montée sur l’aluminium, 65 x 65 cm Courtesy de l’artiste Courtesy de l’artiste et Galerie Chantal Crousel, Paris © Jean-Luc Moulène / ADAGP

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