FESTIVAL D’AVIGNON : « BABEL 7.16 », GLOUBIBOULGA CHOREGRAPHIQUE

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70e FESTIVAL D’AVIGNON – SIDI LARBI CHERKAOUI ET DAMIEN JALET : « BABEL 7.16 » – Cour d’Honneur – 22h.

Autant le dire tout de suite, nous nous sommes toujours méfié des spectacles où, le geste à peine éteint, la lumière à peine close, le public se lève comme un seul homme et applaudit à tout rompre, voire trépigne sur les gradins comme à un concert d’une star de variété…

S’il n’existe pas un moment, même infime, pour que, spectateurs, nous puissions sortir de notre état de « voir » pour passer à celui de traduire par des applaudissements notre satisfaction, c’est que le spectacle est bigrement manipulateur de nos émotions premières et agit uniquement sur une empathie du moment.

La réaction du public ce 22 juillet dans la Cour d’honneur du Palais des Papes est venue nous confirmer que Babel 7.16 n’est pas « un spectacle » mais un show, un peu comme ceux que réalise le Cirque du Soleil au Quebec…

Un immense patchwork fait de micro-numéros assemblés, ordonnés les uns après les autres, la plupart du temps, non pas pour raconter une histoire mais permettre l’équilibre entre émotions et émerveillements et faire face à la vitesse d’exécution du numéro ou de sa prise de risque…

Là, c’est un peu pareil, même si, en bons Européens qui voyagent, Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet savent qu’il faut un fil conducteur, une histoire… Du coup, on assiste à de courtes séquences, dites en anglais, sur le Palais des Papes, son rôle dans l’histoire de la Ville, du Pays, un micro cours d’économie et tout un tas de petites choses qui permettent de se raccrocher à un spectacle chorégraphiquement vide.

Seule la scénographie, faite de structures métalliques, des cadres plus ou moins dimensionnés, permet de changer d’espace jusqu’à esquisser cette tour de Babel. Il s’agit d’ailleurs de la seule réussite de ce spectacle, d’avoir su trouver un système modulable qui résiste à la Cour et provoque des images jusqu’à évoquer Leonardo da Vinci, ainsi lorsque ce danseur tend les bras et tourne dans un enchevêtrement de lignes, évoquant cet Homme de Vitruve qui surgit de la manipulation des objets.

Sinon, quelle danse prévaut dans ce spectacle ? Sur quel enchaînement de mouvements communs aux danseurs, ce qu’on appelle « le vocabulaire chorégraphique » d’une pièce, cette chorégraphie est-elle appuyée ? Rien ou pas grand chose, seules se succèdent des interventions en solo, dans ce que chacun sait faire : qui un tour sur la tête, qui du stand-up avec l’accent québécois…

Les clichés sur tout et rien vont s’accumuler pendant une heure quarante au point de nous mettre mal à l’aise… Les Japonais photographient tout, les Arabes nous font chier avec leurs femmes voilées… Les russes négocient avec vulgarité…

Les langues des différents pays sont singées et ne sont présentes que pour s’attirer le rire bien gras de ceux qui n’en pensent pas moins… Quand on pense aux « Damnés » joués sur la même scène, et qui attirait notre attention sur le risque qui couve à manipuler tout cela sans discernement… Mais non, dans ce Babel-là c’est drôle à se crever la panse… Mais bon !

« Babel » est donc un bel équilibre, une sorte de Picon-bière à la Pagnol : un quart d’histoires savantes, un quart de musique du monde, un quart de sketches et un quart de danse, juste ce qu’il faut pour que ça rythme un peu, sinon ce serait plat, comme un Picon…

Pris un à un, les éléments pourraient être intéressants. L’ensemble est laborieux… On reconnaît le chant à la façon du célèbre Qawwal Nusrat Fateh Ali Khan. On reconnaît les chants polyphoniques longtemps portés par Giovanna Marini et dont Patrizia Bovi fait profiter la salle… Et, ajouté aux percussions japonaises, à la musique baroco-médiévale, ce n’est plus Babel, c’est un jukebox… Et tout est à l’avenant… Pas étonnant que tout le monde trépigne à la fin du spectacle…

Mais, en vérité, vu les sujets abordés et l’urgence pour notre « vivre ensemble » de les traiter, que nous reste-t-il le lendemain matin de ce spectacle dans la Cour d’honneur du Palais des Papes devant 2 000 personnes ? Pas grand chose… Il est passé comme une brise de mistral.

Et puis, c’est bien joli de moquer la danse contemporaine belge – qui l’a tout de même bien porté, ce cher Sidi Larbi Cherkaoui – et la Belgique avec ! – et puisqu’on parle histoire, se souvenir qu’une pièce comme Fase créée et dansée dans les années 1980 par Anne Teresa De Keersmaeker et Michèle Anne de Mey (deux Belges, donc !) a non seulement marqué son temps, mais est encore donnée par la chorégraphe, transmise dans le monde entier, sert d’inspiration à tout un mouvement de danse encore maintenant… Que restera-t-il de Babel ? Quelle vocation fera-t-elle surgir ? Qui s’en revendiquera ?…

Voilà, Babel c’est une belle et bonne idée, mais posée comme ça, sur une scène, en 2016, dans la situation de rejet de l’autre dans laquelle nous sommes, ce n’est pas un service que les deux concepteurs ont rendu à la résolution de ces –terribles- questions. Et pourtant, quel sujet que Babel et cette utopie !

E. Spaé

photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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