FESTIVAL D’AVIGNON : « KARAMAZOV », BELLORINI DEFIE LES SOMMETS MAIS S’EMBOURBE DANS LA FOSSE…

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FESTIVAL D’AVIGNON : Karamazov – Jean Bellorini – Carrière de Boulbon, du 11 au 22 juillet à 21h30

Karamazov : Dieu y es-tu ? Frères dévorés par le doute et père diablement jouisseur

Notre besoin de littérature est immense, c’est elle qui en faisant récit dit de nous ce que nous n’osions nous dire. Jean Bellorini, actuel directeur du CDN de Saint-Denis en est depuis longtemps convaincu et comme pour lui le théâtre est « aussi vital que l’eau courante et l’électricité », il s’est attaqué par le passé à des œuvres fleuves (Cf. Les Misérables). Mais en choisissant ici le roman des romans que sont Les Frères Karamazov, de l’immense auteur russe Fiodor Dostoïevski, il défie les sommets himalayens. Déjà en choisissant pour cadre l’impressionnante carrière de Boulbon dont les falaises abruptes disent quelque chose de l’inégalité du combat qui se mène entre la nature et les hommes sous l’œil attentif des dieux, on se dit d’emblée que la mégalomanie du projet a trouvé là son lieu.

Dans la nuit de ce paysage aux allures dantesques va se jouer un drame (un assassinat et pas n’importe lequel, celui que les dieux condamnent entre tous – on comprend pourquoi, la figure du père étant un peu la leur…) qui en recouvre un autre bien plus éternel : celui de la culpabilité. En effet, ce à quoi les frères légitimes – Dimitri, l’amoureux dévoré par la passion et le désir ; Ivan, l’intellectuel rationaliste athée ; et Aliocha, le mystique illuminé par son maître à penser, le starets Zossima – vont avoir à se confronter, c’est la question omniprésente et lancinante de savoir qui est coupable du meurtre de leur père. Le coupable, est-ce celui qui en a été l’auteur ? Est-ce celui qui a nourri des vœux de mort à son égard ? Ou encore celui qui n’a pas su protéger le père de l’acte parricide ? Pas étonnant qu’un certain Sigmund Freud, l’auteur de Totem et Tabou, ait porté un grand intérêt à ce livre…

Et Dieu dans tout ça ? Aussitôt posée, la question de la culpabilité fait résonner celle de l’existence de Dieu sans qui le bien et le mal perdraient beaucoup de leur intérêt dramatique. Les personnages de Dostoïevski en font dans leur chair la terrifiante expérience. Tiraillés entre l’impiété qui les laisse libres mais les livre seuls face à leur acte, et la foi qui les asservit mais qui les délivre de leur questionnement en prenant en charge leur destin, ils errent dans un no god’s land oppressant. Où aller dans ces conditions ? Problématique peu éloignée de la double contrainte, celle de nature à rendre fou. D’ailleurs, fous, beaucoup d’entre eux le sont ou le deviendront.

La mise en jeu de Jean Bellorini, servie par la belle traduction d’André Markowicz, rend compte – au travers du flux démentiel des paroles proférées par les protagonistes – des conflits qui les déchirent. L’urgence qu’ils ont à crier leurs doutes et leurs croyances – deux faces du même objet – est un signe qui ne trompe pas : leur existence ne tient qu’à un fil, à chaque instant ils peuvent être engloutis par leur « passion » (à prendre autant dans son acception profane que religieuse). Ainsi d’Ivan, Dimitri et Aliocha, qui se cognent – à des degrés divers mais tous – à cette problématique lancinante dont ils ne ressortiront pas indemnes.

Pour souligner la préséance du conflit autour de la foi qui traverse de part en part la pièce, des chants religieux et profanes sont interprétés tandis que sur le toit de la grande maison les musiciens jouent en live de leurs instruments.

Quant à la scénographie, elle se présente comme une installation plastique propre à stimuler l’imaginaire. Des datchas de verre abritent, côté jardin la chambre du petit llioucha (cet enfant qui mourra de chagrin après avoir souffert le martyre de voir son père humilié par Dimitri), et au centre celle qui par un « effet de loupe » grossira les tensions entre les frères. Au premier plan, sur des rails posés sur le ballast, des praticables mobiles glissent – dans un sens et l’autre – transportant les personnages d’un point à un autre du plateau. Faut-il y voir, traduite en images, la métaphore de leur existence qui leur échappe, guidés les uns et les autres par les rails du destin qui les prédétermine ?

De cette profusion foisonnante de situations (près de cinq heures, plutôt agréables…) ressort un étourdissement qui – comme chez les frères Karamazov, lesquels après avoir « liquidé » au sens propre la question du père (« Mais qu’est-ce que ça fait sur terre un homme comme ça ! » dixit Dimitri) se retrouvent en proie au doute – nous laisse un peu perplexe. En effet, autant la scénographie et le jeu des acteurs entraînent notre adhésion, autant la question de la culpabilité liée ou non à la possibilité de la prise en charge par (un) Dieu de nos errements humains, paraît un peu passée de date. Le problème aujourd’hui posé par le religieux semble s’être déplacé à un autre endroit que celui de la culpabilité individuelle.

Aussi, même si Dostoïevski reste un monument auquel il n’est pas question de porter ombre, même si la traduction qui en est faite par André Markowicz propose une langue très fluide qui rend contemporain le propos, même si la scénographie a trouvé « naturellement » son cadre dans ce lieu « sauvage » qu’est la Carrière de Boulbon, le contenu mis en jeu par ce « Karamazov » nous laisse un peu… sceptique.

Yves Kafka

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