MIKA ROTTEMBERG, PALAIS DE TOKYO

rottemberg nonoseknows

Mika Rottemberg – Palais de Tokyo – 23 juin – 11 septembre 2016

Les corps sont massifs, à l’étroit, débordant, souvent monstrueux. Les corps sont minorés, contraints, anonymes, pris dans des chaines de production absurdes, entrainés dans des cadences inéluctables. Les corps sont morcelés, réduits à des fragments autonomes, comme autant de marchandises prêtes à satisfaire la libido des consommateurs. Une chevelure attachée en queue de cheval, une langue asséchée, des pieds qui dépassent telles des plantes grasses d’une bassine remplie de perles de culture, des lèvres qui sortent des murs, font signe vers un espace toujours autre, occulté, réversible, dans un jeu de faux plafonds et des chausse-trappes. Des pales de ventilateur qui fendent péniblement, stoïquement, l’air des environnements poisseux où les couleurs acides empruntent des nuances neurasthéniques, créent la vaine promesse des tourbillons, enclenchent des circulations secrètes, insoupçonnables. Un mur pivote sur son axe permettant l’entrée dans l’exposition, une pièce-cagibi aménagée pour le repos voit ses dimensions réduites en dessous de l’échelle humaine, quelque part entre la maquette scénographique et la tanière fictionnelle du lièvre fou d’Alice. Un air de merveille, qui ne cache pas son usage d’effets low fi, frappe d’ailleurs subrepticement chacune des vidéos ressemblées pour cette monographie de Mika Rottemberg au Palais de Tokyo. Sous une quelconque influence allergogène — le plus souvent, un bouquet de fleurs en train de se faner — on éternue des plats déjà entamés de fast-food asiatique, des lapins ou des tranches de viande rouge.

Des vieux blocs de climatisation calés à différents endroits sur les cymaises laissent tomber, à intervalles réguliers, une goute d’eau de condensation. Celle-ci s’évapore instantanément, avec un chuintement, au contact d’une poêle chauffée à blanc. Le plus souvent, une plante verte fait également partie de ces écosystèmes à la fois terriblement familiers et apocalyptiques, sources de grincements, cliquètements et autres sons de faible intensité qui, amplifiés et diffusés en boucles, confèrent une certaine tension à l’espace : le danger semble imminent, le système se nourrit de ses propres fuites : Tsss (2014). Le titre en onomatopée de cette installation évoque rapidement une autre pièce de Mika Rottemberg, Fried Sweat (2008), discrète et obsédante comme cette odeur indescriptible qui s’instille dans les salles, comme cette raga entêtante qui résonne à travers les murs. Un orifice se creuse d’ailleurs dans la clôture, invitation à approcher son œil et à basculer de l’autre côté du miroir, car la vidéo de 2 minutes, y est projetée grâce à de savants jeux optiques qui conjuguent l’effet kaléidoscopique du cinéma des origines, l’imaginaire des Glory Holes et la pulsion scopique d’Etant donnés, l’œuvre posthume de Marcel Duchamp.

A travers des mécanismes simples, au premier abord évidents, néanmoins parfaitement réglés, à l’efficacité imbattable, Mika Rottemberg s’adresse à tous les sens des visiteurs, stimule la fonction imaginaire. Pourquoi ne pas emprunter le point de vue de cette goute d’eau qui s’apprête à s’écraser sur la carnation gigantesque, somnolente de cette femme noire assoupie dans une salle de bingo souterraine dans la vidéo Bowls Balls Souls Holes (2014), avant de nous renvoyer par un jeu de montage aux immenses étendues polaires où les glaces éternelles sont en train de fondre. Tout est lié, semblent répéter en catimini, sur mille tonalités, dans une ritournelle obsédante, les œuvres de l’artiste argentine. Les mêmes motifs sillonnent les vidéos qui prennent de l’ampleur, débordent de l’écran et envahissent l’espace. Le stock de perles de culture de NoNoseKnows (2015) attirait déjà les visiteurs à l’Arsenal lors de la dernière Biennale de Venise. Il s’étale désormais dans l’exposition du Palais de Tokyo, appât et sésame vers un monde mirobolant où des chaines de production prolifèrent furieusement, dans un rythme calqué sur les études de rendement inspirées par l’idéologie fordiste. La dimension mondialisée, imparable, de l’hyper capitalisme était déjà affirmée dans Squeeze (2010), cette autre vidéo qui opérait des rapprochements à la fois forcés et extrêmement justes, entre secteurs d’activité et aires géographiques très éloignées. Des cueilleuses de caoutchouc indiennes aux ouvrières agricoles mexicaines ou aux masseuses chinoises. Des méthodes vernaculaires aux gestes schématisés, mécaniques, en passant par l’exploitation de la vie nue, des pures fonctions végétatives, telle la transpiration. Et voici à nouveau ces goutes d’eau, sueur placide qui ruisselle sur des dos immobiles, encastrées dans la cloison.

NoNoseKnows nous entraine encore plus loin, sur le terrain de l’ingénierie biologique, dans son sens le plus élémentaire. L’irritation est toujours à l’œuvre, jusque dans les muscles de ces huitres d’eau douce où l’on insère de la chair allogène pour déclencher le processus de fabrication des perles. Le contraste est saisissant entre l’attention qu’on accorde à chaque individu ainsi inséminé et la brutalité hâtive avec laquelle sont fendues les coquilles en fin de cycle pour récolter le fameux butin. Et pourtant rien n’est appuyé, le rythme de la vidéo est fluide, la routine gagne, sans accrocs, installe une forme d’étonnement béat, un flottement des sens à l’image de ces énormes bulles de savon en suspension au centre des couloirs et des non-espaces d’obscures entreprises du secteur tertiaire.

L’idéal d’un homme-machine, anonyme, interchangeable à souhait, au service de l’industrie moderne, est malmené par les fortes particularités physiques des figures choisies par Mika Rottenberg, qui reviennent d’une vidéo à une autre. Dans ces univers de l’aliénation qui s’auto-génère continuellement, produisant d’un même mouvement les désirs les plus saugrenus et les solutions pour les combler, parmi toutes ces femmes utilisant leur propre corps comme outil de travail et matière première, certaines acquièrent une position tutélaire, à proprement parler – dans une littéralité détraquée – nourricière : les plats de fast food asiatique s’accumulent comme pré ingurgités sur la table de travail. Leur énergie statique semble parfois mettre en danger le bon fonctionnement du système. Pour de brefs instants des courts-circuits sont sur le point de se produire, l’eau commence à bouillir, la pleine lune canalise ses rayons, la fonte des glaciers s’accélère aux pôles dans NoNoseKnows. Cette vidéo resitue les courroies de transmission, les mécanismes circulaires, murs coulissants et les chausse-trappes sur le territoire d’une industrie des loisirs, aux bas-fonds d’une salle de bingo où sous la coupe de la chance tous les gestes sont une fois de plus parfaitement réglés. Une main grassouillette, légèrement rougie, aux longs faux ongles aux couleurs criardes, extrait habilement les nombres gagnants. Les jeux sont pourtant faits !

Smaranda Olcèse

rottemberg bowlsballs

rottemberg friedsweat

Photos copyright the artist

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