FOREIGN AFFAIRS, INTERNATIONAL PERFORMING ARTS FESTIVAL, BERLIN

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Berlin, correspondance.
Foreign Affairs, International Performing Arts Festival – du 5 au 17 juillet 2016 à la Haus der Berliner Festspiele, Berlin.

Un vent d’« Incertitude » souffle sur la situation politique internationale de notre époque. Un état d’esprit qui se retrouve être au cœur de la réflexion menée par les artistes invités lors la 5ème édition du festival Foreign Affairs à Berlin. Organisée conjointement par la Haus der Berliner Festspiele et le Martin-Gropius-Bau, cette plateforme politico-artistique propose un programme transdisciplinaire endossé d’une part par l’artiste sud-africain William Kentridge*, étayé d’autre part par des artistes qui défient les conventions et les frontières des genres. Au moment même où la raison et les certitudes vacillent, la puissance d’action animant le geste créateur se met en branle.

En avant, marche ! est ainsi le cri de ralliement que se lancent les protagonistes du spectacle de Frank Van Laecke, ALain Platel, Steven Prengels et le NTGent/les ballets C de la B : un tromboniste malade rassemble ses dernières forces au crépuscule de sa carrière pour interpréter un ultime solo de cymbales ; une fanfare qui, en tant que collectif d’individus hétérogènes s’accordant pour jouer ensemble, fonctionne comme le miroir de notre société. Soit le chant du cygne d’un musicien se débattant avec la nostalgie, l’impuissance et le renoncement, ou la quête d’une harmonie sonore au sein du groupe, quels que soient les styles, marche militaire, fanfare de rue ou choral funèbre.

La Needcompany de Jan Lauwers se singularise par son multiculturalisme. Telle une généalogie de la compagnie, The blind poet est une interrogation sur la diversité des identités culturelles ayant construit l’Europe depuis un millénaire. Soit une série de portraits des performeurs/ses qui retracent l’histoire familiale de leurs ancêtres, tels ces vainqueurs qui ont écrit l’Histoire : hommes virils, guerriers conquérants qui déploient violence et force de destruction. En miroir, il est fait référence à des personnalités singulières du XIème siècle : Wallada bin al Mustakfis, poétesse libre d’esprit et de mœurs, femme puissante à l’époque où Cordoue œuvrait à l’égalité des sexes ; Abu I-‘Ala al-Ma’arri, poète syrien et philosophe sceptique critiquant les mensonges des religions et de la raison qui dictent nos lois.

Performer angolais s’étant fait connaître par son travail sur les stéréotypes occidentaux sur l’africanité, Nástio Mosquito présente Respectable Thief, une performance où son charisme pèche par hybris. Apparaissant tel un prédicateur en colère, il déverse ses injonctions trop lapidaires pour être convaincantes, à moins qu’il ne s’agisse de débiter des assertions surfaites pour mieux débusquer la supercherie. Sa prestation spectaculaire laissant en tout cas dubitatif et ahuri.

Rassemblant trois performances, l’exposition nocturne Uncertain Places répond au désir de créer de nouveaux formats dans des lieux insolites. Urban Mermaid de Nelisiwe Xaba, danseuse originaire de Soweto, transpose le mythe folklorique de la sirène dans le cadre de Johannesburg, une ville sans fleuve. Chaussant palmes et talons aiguilles, cette créature kitsch se faufile via des canalisations ( projection vidéo) pour émerger dans des piscines publiques ou privées. Cette figure monstrueuse de séductrice apparaît là, hors de son milieu naturel, non pas lascive mais apathique. Mary Reid Kelley incarne le cadavre d’une femme suicidée gisant sur la table d’autopsie. Mise en scène d’un dualisme entre matérialisme et métaphysique, ses organes dialoguent sur le caractère incompréhensible et irrévocable de son acte. Satire de la poésie victorienne, où fleurit le motif de la fascination pour le corps mort de la jeune femme silencieuse, son poème versifié This is Offal travaille une langue obscurément truculente. Dries Verhoeven réalise Guilty Landscapes, episode II, une performance pour spectateur unique placé en situation de sujet-observateur d’une image représentative des actualités internationales diffusées par les médias occidentaux : un cloaque de Port-au-Prince, où apparaît en face-à-face une figure de l’autochtone. Ce performeur opère durant la confrontation un reversement des rapports de force en instaurant un jeu de regards, puis en invitant le spectateur à l’imiter en dansant. L’intensification du mouvement épuise le spectateur qui, affaibli, perd son aplomb et se retrouve placé dans la situation d’objet vulnérable.

Zvizdal, ville fantôme aux alentours de Tchernobyl, désertée depuis l’évacuation de la population après la catastrophe nucléaire de 1986, est la ville éponyme d’un film documentaire / performance du collectif belge Berlin. L’on découvre avec étonnement le paysage de la zone interdite : une campagne verdoyante où la nature a repris ses droits, les infrastructures de la ville ayant disparu sous la végétation. Pétro et Nadia, protagonistes interviewés, ont pourtant refusé de quitter leur pays natal. De rares animaux survivants peuplent encore leur ferme, remplacés à l’image par une figurine pompéienne lorsque la mort les aura frappés durant le tournage. Les conditions de survie sont invraisemblables, la solitude et l’isolement du couple extrêmes, interrompus par de sporadiques passages d’un véhicule. Les propos oscillent entre plaintes, souffrant d’un corps qui persiste à vivre, tendres boutades d’amoureux, et le dilemme qui les sépare : elle de rester, lui de partir. Le renoncement de l’un signifiera leur séparation dans la mort.

Le Nature Theater of Oklahoma, compagnie des metteurs en scène Kelly Copper et Pavol Liska, s’attaque à la réalisation d’un film de science fiction intitulé Germany Year 2071. Deux héros arrivent dans une Allemagne où l’effondrement économique est imminent. La dimension théâtrale du projet s’opère sur les lieux du tournage grâce à la participation de spectateurs volontaires, figurants métamorphosés en extraterrestres, postituées… L’enjeu de cette forme particulière de théâtre et de performance collective avec le public reste purement pragmatique : provoquer le chaos dans la rue !

La prestation de Vessels, groupe de post-rock électronique venu de Leeds, séduit par ses arrangements de synthétiseurs et ses solos explosifs de batteries. Lors de la soirée de clôture, la performance menée par le DJ Pere Faura, qui emmène une poignée de danseurs sur la chorégraphie de Saturday Night Fever répétée en boucle 7 heures durant, est à marquer d’une pierre blanche.

Sophie Lespiaux,
à Berlin

* Voir article focus William Kentridge dans cette même édition d’Inferno.

Visuel : Dries Verhoeven „Guilty Landscapes, episode II“ Uncertain Places. Eine Nachtausstellung © Christopher Hewitt .

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