WILLIAM KENTRIDGE, « NO IT IS », FOREIGN AFFAIRS FESTIVAL BERLIN

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Berlin, correspondance.
William Kentridge au Festival Foreign Affairs : NO IT IS ! – juillet 2016, Berlin.

Politique et poétique, l’œuvre transdisciplinaire de William Kentridge voyage entre l’art plastique, la mise en scène, et la réalisation. Né à Johannesburg en 1955, l’artiste n’a de cesse d’évoquer l’histoire du colonialisme et de l’apartheid dans ses films d’animation de dessins au fusain qui conservent, grâce à une technique particulière, une trace de la mémoire. Le festival Foreign Affairs organise la première présentation de l’ensemble de son œuvre à Berlin, associant une exposition qui investit le Martin-Gropius-Bau à une série de spectacles programmés à la Haus der Berliner Festspiele.

Introduction à son œuvre en forme de conférence issue d’une série de lectures données à Harvard, les Drawing Lessons captivent l’attention des spectateurs deux soirées durant. Excellent conteur, étoffant sa trame narrative d’amples circonvolutions, William Kentridge évoque les anecdotes autobiographiques, les événements historiques, les réflexions philosophiques qui déterminent son œuvre, illustrant ses propos de projections de dessins, films, ou captations de mises en scène d’opéra. D’emblée évoquée, son estime pour l’ombre trouve son explication dans l’allégorie de la caverne de Platon : de la même manière que l’homme se met en mouvement pour sortir de la caverne et aller vers la lumière, que le philosophe se doit pour la discerner de s’engager politiquement — quand la traite des noirs cloîtrait les esclaves dans des bateaux —, l’image dans son œuvre en est venue au mouvement, à dessein. Kentridge s’attache à poser un regard sur les ombres de la condition humaine dans l’esprit des Lumières, à expérimenter des possibilités techniques cinématographiques sur le modèle de Georges Méliès.

Ainsi, pour apporter un éclairage non-manichéen sur les personnages et situations d’une mise en scène de La Flûte enchantée de Mozart, il eu recours au principe de la camera obscura. Pour rendre compte de l’histoire des révoltes coloniales ou de la particularité de la ville de Johannesburg, il développa une technique particulière d’animation. Évoquant le massacre de Waterberg et du soulèvement des Héréros et des Namas par les troupes allemandes occupant le Sud-ouest africain qui engendra le premier génocide de l’Histoire, il créa Black Box / Boîte noire — théâtre miniature, chambre noire et enregistreur de données de vol — pour explorer les questions du traumatisme et du travail de deuil (Trauerarbeit selon Freud). La ville de Johannesburg, fondée en 1886 sur un gisement aurifère, a une structure particulière basée sur une logique géographique et géologique. L’extraction minière des terres arides qu’aucun cours d’eau ne traverse a entraîné la disparition des collines (symbole d’éternité), la croissance soumettant la ville à une transformation extrêmement rapide. Seule la photographie, empreinte d’un souvenir impossible, permet de garder la mémoire des lieux. Or, éprouvant la nécessité de rendre visible le temps et de conserver la trace de la destruction et de la disparition, Kentridge met en œuvre une technique d’animation en utilisant une série de dessins réalisés sur une même feuille de papier. Les traits effacés transparaissent en couches successives pour rendre de compte des choses en perpétuel mouvement, ou, par exemple, des stades de décomposition d’un corps massacré. Le spectacle Refuse the Hour synthétise les thèmes philosophiques et politiques illustrés dans les Drawing Lessons. Théâtre, danse et sculptures cinétiques trouvent cohésion grâce à la musique de Philip Miller et au récit toujours éminemment didactique de Kentridge.

Le Martin-Gropius-Bau met à disposition de l’artiste six espaces pour son exposition NO IT IS ! scénographiée comme un parcours d’atelier de l’artiste. Hommage au pionnier du cinéma Georges Méliès, la première salle « Reversals of Fortune » renferme trois films d’animation tels des autoportrait, où l’œuvre d’art comme mise en scène de soi dévoile son processus créatif. Seven Fragments for Georges Méliès, Journey to the Moon et Day for Night (2003) déroulent l’enregistrement de l’action en mouvement rétrograde, comme si le temps s’écoulait à l’envers : du café se reverse dans une cafetière, un pinceau efface le trait, les pages déchirées d’un livre, jetées, sont saisies en plein vol !

Second espace, « Contingent Facts — Wunderkammer 1 » reconstitue le studio de l’artiste. Conçu comme un cabinet de curiosités, il recèle des travaux de grands maîtres issus de sa collection privée. Dürer, Rembrandt, Goya, Hopper, Picasso, Beckmann… sont autant de sources d’inspiration. Espace reclus physique et psychique, l’atelier est semblable à l’espace mental de l’artiste où circulent les idées : le croquis Parcours d’atelier représente le tracé de ses pas à mesure qu’il tourne en rond, passant par des états de lassitude et de vacuité. Une série de Heads (bustes en papier mâché) sont des images mentales. Enfin, une installation de sculptures en bronze — figuration du muret de la caverne platonicienne soutenant des objets et statues fabriqués — projette des ombres dont la forme est autre que l’objet matérialisé.

La salle « If & » est consacrée aux Drawings for projection (und Drawings for Drawings for Projection réalisés de 1989 à 2011. Johannesburg, 2nd Greatest City After Paris marque le début du travail de Kentridge sur cette forme de films d’animation unique en son genre qui est au cœur de son œuvre. Sur la musique de Duke Ellington, il introduit les protagonistes principaux de la série : Soho Eckstein, le riche propriétaire blanc d’une mine, indifférent au sort de sa femme et de ses ouvriers, et Felix Teitlebaum, qui rêve à Mrs Eckstein. Deux personnages antagonistes, l’un vêtu d’un costume à fines rayures représenté de front et assis à son bureau, l’autre nu et de dos, regard perdu dans le paysage (Felix in Exile). Film, titre, interaction entre personnages forment un réseau symbolique étudiant les forces de domination et d’oppression caractéristiques du colonialisme et du capitalisme. Mine traite de l’extraction pratiquée à l’encontre de la conservation écologique du territoire. Stereoscope exploite la technique de la 3D selon un procédé inverse : plutôt que des points de vue différents sur une même scène objective, une réalité tridimensionnelle est démembrée en réalités complémentaires et désynchronisées, matérialisant les conflits internes du point de vue du sujet.

Frise monumentale de 44 m de long, More Sweetly Play the Dance1 figure le monde comme une procession. Sur un paysage morne se détachent les silhouettes d’acteurs, musiciens et danseurs qui défilent, figurant grandeur nature des travailleurs, insurgés, estropiés, squelettes… Allégorie de la condition humaine, cette danse macabre, solennelle et tonitruante, est inspirée du poème de Paul Celan Todesfuge2.

Le « Studio / Wunderkammer II » se fait lieu de répétition de l’insurrection, où les images entrent en résistance. Une série de quatre dessins reproduits selon différents formats inclut L’Inesorabile Avanzata : Massacre of the Innocents, où les traits des corps enchevêtrés et du portrait de la mère à l’enfant se surimpriment aux caractères d’une page d’un quotidien. Il Sole 24 Ore Domenica tient de support aux globes terrestres ou masques à gaz sur trépied qui parcourent un paysage. The Invention of AFRICA en surimpression d’une Historia natural do Brasil fait écho aux questions identitaires d’un continent « six fois découvert »3.

Dernière salle, installation et projections vidéos entrent en résonnance. The Elephant (une pompe à piston) est une métaphore des Temps difficiles de Charles Dickens (traitant de l’asservissement de la classe ouvrière par la bourgeoisie utilitariste) et du rythme répétitif de la machine industrielle. À l’écran, des accessoires en mouvement — horloge, métronomes battant à contretemps —, des personnages, accompagnés par une musique inspirée de polyrythmies africaines. Cet espace-synthèse « No it is ! » est une incarnation du Temps en tant que mécanique de forces (a-)synchrones.

Sur une scène jonchée de pages calcinées, le baryton Matthias Goerne et le pianiste Markus Hinterhäuser interprètent le cycle de 24 Lieder de Franz Schubert sur des poèmes de Wilhem Müller. Deux cahiers durant lesquels un homme, trahi par sa bien-aimée, marche. Tout à son deuil amoureux, il sombre, errant dans la folie, le dénuement, la mort. Le mur défraîchi d’un atelier sert de surface de projection de films, selon une mise en espace de la décoratrice Sabine Theunissen. Entre musique et image se joue une confrontation entre romantisme allemand et histoire de l’Afrique du Sud. Se sublime alors le regard désespéré de Kentridge sur ce paysage désolé et dévasté de Johannesburg, l’intensité dramaturgique glissant de la mélancolie poétique à la violence des conflits guerriers, à la morbidité. Une liste des victimes du colonialisme élève ce tombeau à la hauteur d’un mémorial, la voix caressante de Goerne sonnant comme une douce plainte qui creuse les plaies en même temps qu’elle les embaume.

Sophie Lespiaux,
à Berlin

1 Également projetée sur la façade de la Haus der Berliner Festspiele dans le cadre de Uncertain Places: eine Nachtausstellung lors du festival Foreign Affairs (cf. article dans ce numéro).
2 Fugue de la mort de Paul Celan.
3 Comme William Kentridge en dressait l’historique lors des Drawings Lessons.

Visuel : William Kentridge: More Sweetly Play the Dance, 2015

Comments
One Response to “WILLIAM KENTRIDGE, « NO IT IS », FOREIGN AFFAIRS FESTIVAL BERLIN”
  1. Latourte dit :

    J’ai découvert cet artiste aux rencontres d’Arles. Ses outils d’expression ( musique, photo, vidéo…) ouvrent plein de possibilités. À suivre absolument.

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