« POURAMA, POURAMA » : GURSHAD SHAHEMAN, UN IRANIEN HORS-FRONTIERES

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Festival des Arts de Bordeaux/ La Manufacture Atlantique / « Pourama, Pourama » / Gurshad Shaheman / 21-22 octobre 2016.

Dire que « Pourama Pourama » est un choc serait affadir la nature même de « l’expérience » vécue. Double expérience que celle proposée à La Manufacture dans le cadre du Festival des Arts de Bordeaux. Celle vécue par celui qui, quatre heures et demie durant, remet en jeu l’itinéraire de son enfance iranienne gâtée par les circonstances historiques jusqu’à son exil tourmenté en France, sans rien taire de l’intime mêlé à la grande Histoire. Mais aussi celle vécue par le spectateur – la dénomination est ici inappropriée – entièrement happé et qui est invité à entrer physiquement et mentalement dans l’histoire autofictionnelle de Gurshad Shaheman dont la voix profonde, mise en relief par un micro amplificateur d’émotions, fait effet de philtre envoûtant.

En trois actes – comme dans la tragédie – le performeur au charme troublant (en jean et T-shirt ou en petite robe noire, bas résilles et escarpins) nous convie à le suivre jusqu’au bout de la nuit des archives livrées par sa mémoire. Une expérience en live de cette recherche du temps perdu qui ne peut laisser sur la rive.

D’abord Touch me (Acte I), au titre évocateur, se présente comme la recherche de souvenirs épars, « supportés » par quelques photos émergeant progressivement des ténèbres de la mémoire où elles s’étaient lovées. Plongé d’abord dans un noir total, on entend ce petit garçon devenu depuis adulte nous confier : « Je remonte les années… Je suis enfermé dans mon corps d’enfant, celui de la honte, celui qu’il faut faire taire… J’ai quatre ans. Mon père est parti sur la frontière irakienne. Je vis avec la guerre. Je me vois au pied de la machine à coudre de ma mère. Je suis une poupée pour mes cousines. Pénuries de nourriture, alertes qui nous précipitent dans les abris, coupures d’eau. Mais moi je ne souffre pas de cela, ma vie est heureuse dans ce gynécée ». Puis, de sa voix chaude, il égrène les moments heureux de sa prime enfance, où sa jeune mère de vingt-trois ans, cheveux sans foulard, l’emmenait dans sa voiture sur les hauteurs de Téhéran, là où « les gardiens de la révolution ne montaient pas si haut ». Et puis, sa voix se trouble. Son père ingénieur revient du front. Les rires se taisent, le silence les remplace ; les légos de construction effacent la machine à coudre ; les disques « légers » de sa mère, relégués au placard, laissent place aux vinyles de moustachus à barbe affectionnés par le père. L’Iran d’avant la révolution lui apparaît alors comme un paradis perdu…

Pause sur images sonores. Sur le refrain des chants révolutionnaires, nous sommes invités à boire un verre… Puis le récit reprend. La mémoire se fait plus haletante, plus chaotique mêlant plusieurs périodes. Se détache celle où son père l’emmène avec lui sur le front… Sa mère lui manque. Son père lui interdit les pleurs. Nuit de cauchemar dans les containers sans lumière. Soleil harassant des après-midis. Obus qui traversent le ciel dans un sifflement strident. Et ce père qui le confie inconsidérément au gardien… L’interdit le plus lourd pèse sur la nudité. Aucun moment de tendresse, ne serait-ce qu’un simple contact entre les peaux du père et du fils.

Touch me, en lettres géantes, apparaît, accompagné du commentaire « A défaut de contact physique, cette performance s’arrête dans une minute ». Tour à tour, l’un d’entre nous répondra à cette invitation de « toucher » le performeur, comme si ce contact corporel (le bras, le pied, la tête…) était le baume qui réparait ce qui avait fait défaut à l’enfance. Le récit reprend… Raclées données par son père à l’adolescence, ce corps qu’il faut contraindre et surtout ne pas montrer. « Ma pisse, ma merde, mes larmes, n’ont pas le droit de couler… Rien ne doit sortir par le haut du corps, comme rien ne doit entrer par le bas… Grosse inflammation « à six heures »… Je fais fonctionner mon corps dans les deux sens. Je suis libre… ». Projection de mots chargés d’une intensité émotionnelle à fleur de peau, projection de photos de l’enfant tenant une mitraillette et de l’adolescent au corps gracile. Eclats brisés de mémoire vive.

Taste me (Acte II). Nous nous sommes maintenant transportés dans le grand hall de cette ancienne Manufacture de Chaussures transformé pour l’occasion en salle à manger. Assis par petits groupes derrière des tables basses, nous sommes conviés à goûter une spécialité iranienne préparée devant nous par Gurshad, et arrosé de vins servis par lui. Dans une petite robe noire seyante et chaussé d’escarpins (la tenue de sa mère à qui est dédié ce repas), tout en nous informant des rituels culinaires de son pays, il nous parle de la figure centrale de cette mère, contrainte à abandonner ses ambitions universitaires du fait de la nouvelle constitution iranienne basée sur la charia. Il nous confie son attachement à elle et sa méprise à lui sur le sens des paroles d’une chanson de Patricia Kaas qui passait en boucle (les hommes qui passent… pour un mois, pour un an), entendues comme « pourama, pourama » (titre donné au spectacle). Cette mère qu’il affectionnait tant – et la réciproque était tout aussi vraie – qu’il en épousa les désirs jusqu’à se laisser, lui, troublé par la beauté d’un steward auquel elle n’était pas insensible. Par la suite – il a à peine quatorze ans – il tombera amoureux de Jean-Louis, l’amant de sa mère au sexe amputé, qui l’initiera au plaisir des caresses.

Trade me (Acte III). Autre déplacement exigé par le commerce de soi. On est maintenant dans l’espace des représentations de la Manufacture, la salle où sont donnés habituellement les spectacles. Mais là le dispositif n’est pas frontal, ce n’est en effet pas de « spectacle » dont il s’agit mais d’une expérience d’une autre nature qui se poursuit. Répartis autour de l’espace central occupé par une « pièce » dont les cloisons, en partie translucides, sont constituées de tentures orientales jouant avec le montré-caché, nous avons vue sur cette backroom dans laquelle le performeur va collectionner les rencontres masculines. Maelstrom de désirs à fleur de peau…

Xavier, pour lequel il abandonne les bras d’une fille, Xavier et les affres de la jalousie. Pierre, l’homme aux voitures de luxe. Le deuil d’un grand amour, celui de Xavier, l’annonce d’un départ… Et puis, à Cannes où il vient d’être reçu au concours d’art dramatique, la rencontre d’Hassan, le choc… Jusque-là les frontières de son intimité étaient préservées : le français était la langue de la drogue et des clients tarifés, l’iranien celle de son enfance. Tout s’effondrait d’un coup, le passé remontait à la surface comme le surgissement dans sa vie présente de quelque chose pouvant s’apparenter à la violence du retour du refoulé… Les plaies du torse de ce jeune soldat iranien tué qu’il faut laver avant de l’ensevelir… Les amants défilent, leurs voix solitaires résonnent dans sa nuit… Les insanités d’usage… Tout s’entremêle.

Et puis Julien, le RG amoureux… Hassan à nouveau… Hassan et les immenses yeux verts de sa femme qui l’ont reconnu lui, Gurshad, comme « sa rivale » dans la villa luxueuse des hauteurs de Cannes où il a été convié par son amant… Une villa payée avec les pétrodollars et les diamants cousus dans les manteaux de la première diaspora ayant fui le régime du Chah… Raffinement de la cuisine iranienne, parfums capiteux et violence des sentiments… Et puis Sébastien, qui a honte de sa nudité d’infirme… Son téléphone est devenu un outil d’asservissement… Le chantage à nouveau d’Hassan, sa brutalité physique et morale… Un petit monsieur timide, comme une marionnette de bois flotté, sa bouche contre la sienne, le goût d’une écorce morte… Six années plus tard, l’appel d’Hassan pour dire combien la chair fraîche est bon marché en Iran où il est retourné après son divorce… Une autre rencontre… Ses démons semblent s’être endormis… La déesse veille sur son sommeil.

Nous participons totalement à cette épopée effrénée où le sexe est tout à la fois objet de plaisir et d’asservissement. En effet chacun ayant reçu un numéro aux portes de la salle, se voit invité à rejoindre le performeur dans sa backroom pour peu que son numéro s’affiche. Au début on retient son souffle, espérant ne pas être désigné par le sort, très vite on souhaite ardemment l’inverse… Des jokers sont accordés pour pouvoir, même sans numéro gagnant, tenter l’expérience.

Ces trois actes successifs constituent une expérience unique qui immerge dans les strates et plis secrets d’un homme-artiste-écrivain-performeur hors norme qui conjugue l’exigence d’un travail théâtral pensé dans ses moindres détails (rien n’est laissé au hasard, les lumières, les sons, la scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy qui abolit les limites entre l’acteur et les spectateurs) à celle d’une langue d’une pureté envoûtante. Happé par ce voyage sans concession au pays d’une enfance iranienne marquée par la guerre, l’amour d’une mère, la froideur d’un père, voyage suivi d’une installation en France où les amours tarifés dans la backroom sont partagés sans tabou, chacun est pénétré par l’authenticité de cette expérience vécue aux confins de l’intime et de l’universel. Un moment d’exception à la rencontre d’une vérité sans fard.

Yves Kafka

Photo Anne-Sophie Popon

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