ENTRETIEN : SYLVIE VIOLAN, DIRECTRICE DU FESTIVAL DES ARTS DE BORDEAUX

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# 01 Festival International des Arts de Bordeaux Métropole (FAB) , du 1er au 22 octobre 2016 / Entretien avec Sylvie Violan, directrice artistique de l’événement.

An 1 du Festival des Arts de Bordeaux : une micro révolution « en marche » ?

Inferno : Exit le festival Des Souris et des Hommes créé en 2007 à Saint Médard en Jalles, cité non éloignée de Bordeaux dont vous, Sylvie Violan, dirigez le théâtre Carré-Colonnes depuis de nombreuses années. Exit le festival Novart créé en 2002 à Bordeaux dont vous étiez la directrice artistique l’an dernier. Place au # 01 du tout nouveau Festival des Arts de Bordeaux Métropole. Cette fusion entre deux festivals, dont vous assumiez déjà la direction, qui en est à l’origine : Le politique, trouvant là l’endroit pour donner à la nouvelle entité « Bordeaux Métropole », née en 2015, une lisibilité dont l’acronyme FAB se veut porteur ? L’artistique, qui voit là une mutualisation de moyens propres à donner un essor à la manifestation ?

Sylvie Violan : Il s’agit en fait des deux… Jacques Mangon, maire de Saint-Médard, et Fabien Robert, adjoint à la culture de Bordeaux, se sont rencontrés pour une réunion d’ordre général -où j’étais conviée puisqu’il s’agissait de parler du Théâtre Carré-Colonnes – autour de la double question : Que faire Des Souris et des Hommes et que faire de Novart ? En effet Henri Marquet qui coordonnait jusque-là le festival Novart prenait sa retraite. Ces deux festivals, pour des raisons très différentes, ne satisfaisaient plus les élus. Une idée a été alors lancée : Pourquoi ne pas imaginer quelque chose qui relierait les deux ? Le point de départ était donc effectivement plutôt politique… Ensuite, je m’en suis saisi, j’ai travaillé cette question-là, j’ai imaginé comment on pouvait mutualiser ces deux formes et quel pourrait être l’ADN de ce nouveau festival.

Il se trouve que par le passé j’avais déjà effectué une mutualisation entre deux structures – le Carré de Saint-Médard et Les Colonnes de Blanquefort – et j’ai donc fait aux politiques une proposition « artistique » : une première note de trois pages, une deuxième de dix pages, jusqu’à arriver à un projet complet que j’ai pu soumettre au maire de Bordeaux et à celui de Saint-Médard. C’est à partir de ce projet que l’accord a été conclu sur le profil du nouveau festival. Tout y était : la période (le mois d’octobre), l’international et le régional réunis, la ligne artistique, le fait d’aller hors les murs, la création d’un QG où se rencontreraient artistes et public, etc. Le projet global une fois défini, tant dans sa ligne artistique que dans ses modes de financement, il restait bien sûr à tout concrétiser…

Aux yeux des Bordelais n’est pas passé inaperçu le fait que la Mairie de Saint-Médard ayant changé de couleur aux dernières élections municipales cela avait créé de fait une proximité politique avec celle de Bordeaux ; Jacques Mangon est d’autre part Vice-président de Bordeaux- Métropole, Alain Juppé en étant lui le Président. Ce rapprochement politique pouvant peut-être « justifier » la création d’un festival unique, dans le but de donner à Bordeaux le rayonnement – légitime – dont il a besoin s’il prétend s’inscrire dans le peloton des métropoles culturelles…

Sylvie Violan : Ce n’est pas là la raison, mais cela a joué incontestablement un rôle de facilitateur. Effectivement on a deux maires qui se posaient la question de l’avenir de leur festival et je leur ai proposé un début de solution « artistique » ; le fait que les deux maires aient été en confiance a facilité les choses. Novart arrivait en bout de course et parallèlement à Saint-Médard Des souris et des hommes se voulait être un festival métropolitain mais n’avait pas les moyens de ses ambitions.

Une sorte donc de convergence heureuse entre les intérêts du politique et ceux de l’artistique… Alors parlons d’abord chiffres… Si l’on compare les budgets précédents, quelle évolution a créé cette mutualisation des deux festivals ? Si l’on compare le nombre de spectacles programmés, le nombre de lieux qui les accueillent, le nombre de compagnies participantes, voyez-vous une évolution sensible en terme quantitatif ? Si augmentation du budget il y a, cela s’est-il traduit par une équipe engagée spécialement pour donner plus de lisibilité à ce nouveau festival ?

Sylvie Violan : Le point de départ de la mutualisation, c’était l’addition du budget des deux précédents festivals réunis en un seul. Cependant, il y a eu un effet d’entraînement qui fait que la part de la Métropole – par exemple – a augmenté, que les recettes propres au festival ont généré de nouvelles entrées financières, et que la part apportée par les mécénats a progressé elle aussi. Ce qui fait que d’un budget de « un plus un », on est arrivés non pas à « trois », mais à « deux virgule quelque chose »… Et, pour la deuxième édition, j’espère que cette tendance va se démultiplier. La dynamique qui se crée est en effet à mesurer à l’aune du public présent, des rencontres entre professionnels, des propositions artistiques, tous ces éléments essentiels ne pouvant qu’avoir des répercussions positives sur la dynamique budgétaire qui devrait pour la prochaine édition s’accorder aux ambitions portées par ce festival.

38 propositions artistiques réparties dans les salles de l’agglomération et dans l’espace public sont programmées durant ces trois semaines ; la comparaison avec les deux festivals précédents est compliquée à établir, n’étant pas dans la même configuration. Effectivement une équipe supplémentaire – absolument indispensable bien qu’encore insuffisante – est venue s’ajouter à celle du noyau Carré-Colonnes, tant dans la coordination, la production, que dans la technique.

D’où proviennent les subventions ? Le label EFFE accordé par l’Europe à FAB s’accompagne-t-il d’une aide financière ?

Sylvie Violan : Le budget – actuellement – provient uniquement de la Métropole et des mécènes. Pour l’instant la Région et l’Etat ne participent pas mais on espère vivement qu’il en sera autrement pour la suite. C’est plus que nécessaire… La lisibilité qu’on a donné à la Région pour cette première édition de FAB au travers des institutions culturelles partenaires tant au niveau du spectacle vivant que des arts plastiques, le travail très régulier avec l’OARA, devraient convaincre et la Région, et l’Etat.… Quant au label décerné par l’Europe, il vaut par la reconnaissance accordée à FAB dans le domaine des spectacles vivants et de la musique ; et même si ce label n’apporte pas un financement, il inscrit FAB dans un réseau européen de festivals. En revanche, on avait déposé un projet commun à six villes d’Europe pour obtenir un financement de la commission européenne, cette année cela n’a pas été suivi d’effet, mais on ne désespère pas…

Abordons maintenant, la question de la programmation… Avez-vous eu carte blanche en ce qui concerne celle-ci ou vous a-t-on, sinon imposé, du moins habilement suggéré, certains axes à développer pour que ce festival mérite pleinement son nom de « Festival des Arts de Bordeaux Métropole »?

Sylvie Violan : J’ai eu carte blanche. D’ailleurs on m’a confié la direction de ce festival à partir du projet que j’avais soumis dans lequel j’avais très clairement défini ma ligne artistique. Après, le travail de co-construction de la programmation s’est fait, en confiance, en échanges avec les partenaires du territoire métropolitain, artistiques ou autres (comme La Cité du Vin). Pour ce qui est plus particulièrement du focus Proche-Moyen-Orient et Maghreb, c’est moi qui l’ai impulsé et ai tenu à ce qu’il vive sur l’ensemble du Festival avec la connexion sur le colloque universitaire international portant sur les dramaturgies arabes. Deux tables rondes réunissant des artistes, des écrivains maghrébins et des universitaires arabes ou arabisants ont ainsi été programmées afin de permettre l’échange entre les résultats des travaux des chercheurs et les propositions artistiques de spectacles dédiés aux rapports entre les cultures.

Si on excepte ce focus délibérément choisi par vos soins sur les cultures Proche, Moyen-Orient, Maghreb, en prise directe avec les interrogations suscitées par l’actualité du monde actuel, focus effectivement très « percutant » tant pour sa qualité artistique que son actualité, on pourrait avoir peut-être un peu plus de mal à distinguer une ligne directrice qui relierait entre elles les autres propositions…D’où l’impression parfois que chaque lieu-partenaire a mis à disposition sa plaquette – établie indépendamment de FAB – dans laquelle vous avez pioché, pour retenir des productions – certaines fort intéressantes comme celles portées par Tiago Rodrigues, Philippe Quesne, etc… – mais qui peuvent, à l’arrivée, faire mosaïque… Qu’auriez-vous à en dire de cette impression de manque de ligne directrice affirmée ?

Sylvie Violan : Effectivement, pour le focus c’est simple parce qu’il s’agit d’une thématique. Mais autant une thématique me semble intéressante à développer, autant elle ne doit pas constituer l’ensemble d’un festival. Le focus sur les cultures entre les deux rives de la Méditerranée présentait un endroit affiché de la réflexion en lien avec les spectacles, deux expositions et le colloque universitaire. Ensuite, compagnies internationales, compagnies régionales et esthétiques contemporaines regroupaient les autres propositions.
Ce que je défends – et ce que je réalise dans la programmation Carré-Colonnes – c’est de mêler des écritures de plateau, un théâtre physique qui relève de la performance, la danse contemporaine, etc. – autant de propositions qui peuvent faire effectivement mosaïque – pour pouvoir s’adresser à des publics différents. Des spectacles dits « grand public », d’autres plus ardus qui s’adressent à un public à la recherche de choses plus pointues, sans oublier une adresse au jeune public. Pour moi un festival c’est aussi un moment où le public qui ne vient pas dans les salles, dans les musées, va « se déplacer » géographiquement mais aussi dans sa tête.

De plus, je trouve que ce qui relie la majorité de ces spectacles, c’est qu’ils nous parlent du monde d’aujourd’hui. Quasiment tous abordent les questions d’actualité, les questions sociales et humaines, et pour beaucoup non sans humour… Mais il est vrai que certaines créations (c’est aussi le risque à prendre quand on programme) peuvent échapper à cette ligne.

Novart souvent était « entendu » comme Nov-art, le lieu des nouvelles scènes (alors qu’il s’agissait au départ « des arts en novembre »). Au bénéfice de cette « erreur d’interprétation », on recherchait – un peu comme on le trouve dans le Festival de la Forme Courte qui lui affiche tout de go ses options directrices hors cadre – des nouveautés propres à nous surprendre, à nous déstabiliser, voire à nous déranger… Un peu comme le « fabuleux » Festival Sigma des années 60, 70, festival des avant-gardes artistiques qui faisait pendant une semaine de Bordeaux une « capitale internationale de la recherche dans tous les arts ». FAB est-il traversé par cette même obsession de « re-nouveau »… Ou, face aux attentes sociétales induites par les « valeurs » du néolibéralisme ayant pris le dessus et conditionnant les budgets accordés par les décideurs, n’a-t-il d’autre choix que de se situer sur une ligne sinon plus sage du moins plus consensuelle ?

Sylvie Violan : Il y a toujours cette tendance à comparer un festival des années 70 – que personnellement je n’ai pas connu…

Une très belle rétrospective lui a été consacrée au CAPC en 2013 pour les quarante ans du musée d’art contemporain…

Sylvie Violan : …oui bien sûr et je l’ai parcourue attentivement ! Vous me parlez d’un festival des années 70-90, ensuite de Novart qui a vu le jour dans les années 2000, et ensuite d’un festival d’aujourd’hui… Comment pouvoir comparer ces festivals qui s’inscrivent dans des époques différentes, dans des contextes totalement différents aussi bien artistiques que d’attentes du public ?

Je ne pense pas que les artistes d’aujourd’hui aient abandonné les questions de la provocation et des propositions visant à déranger les esprits. Ils sont toujours à cet endroit-là, et tant mieux, ils sont là aussi pour ça, à l’avant-garde des questions que l’on peut se poser. J’ai l’impression de leur donner pleinement la parole, je ne suis soumise à aucune censure, ni auto-censure. Par exemple dans cette édition, j’ai programmé Alexandra Bachzetsis, Lond Malmborg, Bouchra Ouizguen… Mais c’est aussi aux partenaires de faire des propositions dans ce domaine.

Quand vous parlez d’avant-garde, j’entends « provocation issue de l’underground » qui existait dans les années 70. De nos jours, ces propositions – quand elles existent – passent plus « inaperçues », elles ne choquent plus car l’habitude a fait qu’elles ont été intégrées par le public.

Pour ma part, j’aime les propositions décalées qui déplacent le regard du public. Je ne suis pas sûre d’apprécier la provocation pour la provocation… Je ne me pose pas la question du politiquement correct, ce n’est pas là ma préoccupation… Ce qui m’intéresse c’est de faire venir le public, même pour une jauge limitée. Les artistes programmés dans cette édition ont en commun de proposer un regard différent… Que vouliez-vous dire exactement ?

Par avant-garde ? Je posais la question d’artistes ou performeurs qui explorent les marges de la création sans se soucier de la manière dont cela va être reçu par le public et les programmateurs. Donc je vous rejoins sur la question de la provocation pour la provocation qui est sans intérêt…

Sylvie Violan : Je ne sais pas si les marges de la création existent réellement. Vous me parliez de Steven Cohen, il est sur toutes les scènes du monde, il n’est pas en marge…

Il est très marginalisé depuis l’affaire du Trocadéro. De nombreux programmateurs l’ont effacé de leur tablette de peur de choquer les financeurs des lieux de spectacle et leur public…

Sylvie Violan : Je n’ai pas le sentiment de proposer une programmation mainstream… Et si on revient aux propositions de Sigma des dernières années, c’était déjà des spectacles qui tournaient aussi. La différence avec les années 70, c’est que les spectacles circulent maintenant beaucoup, et que, quels que soient leur capacité à déranger, ils circulent et donc l’impact n’est plus le même du tout. En effet ces « marges » non seulement sont exposées largement mais elles sont accueillies par des structures institutionnelles – le festival d’Avignon ou autres – ce qui gomme la sensation d’avoir affaire à des marges…

En revanche cette question de la marge continue à exister dans certains pays où les institutions culturelles sont soient étatiques, soient marquées par des répertoires très ancrés et des esthétiques classiques voire traditionnelles ; dans ces pays, se développent effectivement des propositions underground. Mais ces artistes-là qui font partie de cet underground, sont accueillis en France dans des lieux institutionnels, d’où le fait qu’on y prête moins cas…

Pour conclure, Sylvie Violan, mes questions ayant été par définition parcellaires et pour que ne subsiste aucune frustration, si vous voulez compléter cet entretien…

Sylvie Violan : Ce festival était un vrai pari… par rapport à une construction nouvelle – réalisant la fusion des deux entités précédentes – et par rapport aux moyens relativement modestes accordés à une manifestation artistique de cette ambition-là… Je trouve que pour cette première édition, le pari est réussi. Ensuite, je dirai qu’il nous faut poursuivre dans le sens d’un approfondissement de la cohérence artistique, dont vous avez parlé, et qui peut effectivement être rendue plus lisible. Mais aussi travailler la cohérence entre les lieux, entre les horaires, avoir des séries plus longues pour que le public averti par le bouche à oreille et les échos dans la presse puisse lui aussi bénéficier de ces propositions.

Poursuivre aussi l’occupation de l’espace public comme lieu de représentation, autant pour des formes urbaines importantes [Dominoes de Station House Opera], que pour des propositions dans des endroits atypiques et intimistes comme la forêt de Saint-Médard [Metsä de Viivi Roiha et Sade Kamppila], comme la ferme urbaine de La Vacherie [Tout ce que je sais du blé du Teatro delle Ariette] ou encore le Manège Hippique du Taillan-Médoc qui accueillait le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux. Travailler le meilleur espace-temps adapté à une œuvre.

Et le Festival tout entier a vocation de répondre à ce désir : œuvrer pour que le public ait la sensation d’entrer, trois semaines durant, dans un espace-temps particulier propice à de belles découvertes.

Propos recueillis par Yves Kafka

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