« DANSE, DANSE, DANSE », NOUVEAU MUSEE NATIONAL MONACO

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« Danse, Danse, Danse » – Nouveau Musée national de Monaco — Villa Paloma – jusqu’au 8 janvier 2017.

Se démarquant des propositions qui, de Trisha Brown à Keersmaeker ou à Charmatz, détournent l’économie muséale en reconduisant les normes de l’espace scénique, « Danse, Danse, Danse » emprunte la voie d’un faire-œuvre plus ambigu, « transgenrique », qui pose un principe d’équivalence entre les plasticités. Ni documentaire, ni spectaculaire, elle ouvre un dialogue concret entre corps dansants et matière informée, renouant avec une tradition aujourd’hui centenaire de collaborations entre chorégraphes et plasticiens. La répétition pour fil rouge, les commissaires Benjamin Laugier et Mathilde Roman ont ici pris le parti de définir la danse comme une écriture martelée du corps qui, entre assénements et itérations, le métamorphose, le contient et organise sa relation à l’espace.

Hommage à Square dance de Bruce Nauman, dont le souvenir hante toute l’exposition, la vidéo This Side up, signée Alexandra Bachzetsis & Julia Born, montre un corps performé s’adapter aux supposés mouvements du sol. Accompagné d’un poster qui signifie ces changements de direction, entre programme et instructions, la pièce expérimente le rapport au cadre, et la façon dont la direction spatiale détermine le mouvement. Posé sur un socle blanc, l’écran de télévision appuie le rapprochement entre cette image animée du corps et une sculpture en mouvement. Face à elle, l’intervention de Nina Beier, seulement signalée par un cartel s’aligne elle aussi sur les modalités de présentation d’une œuvre plastique. Cette pièce dansée, activée de façon imprévisible, sans public convoqué, ni répétition préalable, inscrit l’actualité et la singularité de la performance au cœur de l’exposition sans l’inscrire dans une normativité de plateau.

Traduisant l’épaisseur de la danse sur un plan en deux dimensions, l’installation vidéo cosignée Aernout Mik & Boris Charmatz, quatre écrans posés au sol, questionne la frontière ténue entre geste spectaculaire et mouvement quotidien, comme l’écart creusé entre plateau et espace filmique. Dans une cantine ou en pleine nature, un groupe d’interprètes s’agite en pleine régression, tiquant, butant, frénétiquement. Ce bégaiement corporel, qui ravale ces individus au rang d’animal ou de zombie, semble de prime abord fédérer un groupe dans une communauté de gestes, mais elle se révèle au fil de la vidéo enfermer chacun dans une mécanique aliénante. Réduite au silence, atténuée par une image légèrement voilée, l’écriture de Charmatz se fait moins bavarde et gagne en plasticité, comme si la médiation protectrice de l’écran tempérait les effets dramatiques de cette danse et canalisait ses directions conceptuelles.

Attendus, déjà presque incontournables, les trois volets de What Shall We Do Next ? de Julien Prévieux — un catalogue de gestes normés (par l’industrie, la police, l’art…) — sont ici présenté sous leurs formes performative, vidéo- et rétro- projetées. Silencieux, objets du procès de Martha Graham ou empruntés aux protocoles d’entreprise, ils sont restitués dans une esthétique quasi promotionnelle, déployant pourtant le récit d’une discipline globale des corps, bien plus pathogène qu’émancipatrice. Prêté par le MAC/VAL, l’ensemble pose surtout problème quant à l’économie de son exposition, à la façon de gérer la transmission entre deux institutions et l’adaptation d’une œuvre vivante à un nouveau lieu muséal.

Le brouillage des économies entre arts vivants et plastiques atteint son plus haut degré avec la proposition d’Emily Mast B!RDBRA!N (Addendum), hommage aux installations de Guy de Cointet et à la communication non-verbale. Le film présente en effet plusieurs des personnages entretenant un rapport particulier au langage (un commissaire priseur, une traductrice en langue des signes, un bègue..), débitant une flot de paroles résistant au sens, révélant dans leurs dérives un jeu kinesthésique plus expressif que signifiant. Face à l’écran, une installation de volumes géométriques en carton (cubes, cylindres et ballons), reproduisent à l’identique les décors colorés du film, dans une esthétique crafty qui tourne en dérision le fétichisme muséologique. Cerné de projecteurs, l’espace dessine la scène d’un spectacle déserté, court-circuitant les mécanismes d’attente du visiteur.

Jouant sur ce même effet de désertion, les scènes d’Emilie Pitoiset déploient une narration à lisibilité immédiate, néanmoins support à des significations plus cryptées. Dans un espace à la délimitation trouble, prolongé par un couloir dérobé, l’artiste a disposé un manteau accroché et quelques Stickies (des mains gantées suspendues, accrochées, figées dans des gestes quotidiens) comme autant de symptômes d’une situation d’attente. Associés à la vidéo de deux danseurs qui répètent « à sec », ils constituent ensemble un espace transitoire qui dispose à une anticipation, le public opérant la bascule entre le réalisme documentaire de ce quotidien suspendu vers une fiction poétique, au confort plus trouble.

Complétée par une sélection de vidéos (des plus historiques — Rainer, Newman, Brown — à la plus prometteuse — Tom Castinel), des performances et un colloque, l’exposition a également accueilli un workshop animé par Jennifer Lacey. Réalisé par les étudiants de l’école d’art de Monaco le Pavillon Bosio et du Master Exerce du Centre chorégraphique national de Montpellier, il rend compte de la possibilité pour la performance de négocier avec l’autoritarisme supposé du musée. Il s’agit alors d’occuper ses interstices pour le rendre plus vivant, d’organiser la contamination chorégraphique de ce lieu de conservation, bien moins figé qu’on pourrait le croire.

Florian Gaité

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Visuels: Emily Mast, B!RDBRA!N (Addendum), 2012/15. Installation vidéo et plastique. photo Emily Mast — Aernout Mik, Boris Charmatz, DaytimeMovements, 2016. Installation vidéo et chorégraphique

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