LA RECHERCHE EN PARTAGE DE YVES-NOËL GENOD : « PROUST, COMME LA VIE, C’EST POUR RIRE »

yng-remy-artiges
La Recherche, 21-26 février 2017, Théâtre des Bouffes du Nord

Yves-Noël Genod convie au Théâtre des Bouffes du Nord les spectateurs à une lecture de morceaux choisis de l’œuvre de Marcel Proust jusqu’au 26 février 2017. Gage ambitieux que celui de vouloir s’approprier une telle œuvre en deux heures trente, que Yves-Noël Genod seul sur scène parvient à nous faire partager avec une délicate et noble fragilité.

L’acteur, danseur, performeur, metteur en scène qui plutôt que de s’assigner à un de ces rôles préfère se nommer le « distributeur » de spectacle, de poésie et de lumière, ce « distributeur » invite les spectateurs à un moment de partage, inauguré par une traditionnelle distribution de coupes de champagne, autour d’une œuvre immense qu’il annonce d’emblée ne pas connaître lui-même. On se rassure, les deux heures trente à venir ne seront pas pour nous accabler, Yves-Noël Genod sait nous faire rire et délicieusement digresser à partir de La Recherche du temps perdu et de son auteur.

Comment ce long corps frêle va-t-il tenir une lecture de Proust pendant plus de deux heures sans découragement ? Entre improvisation et lecture sur liseuse, Yves-Noël Genod orchestre une partition volubile et nous rappelle à quel point le génie de Proust est musical. Qu’il soit danseur n’échappe pas quand bien même les déplacements sont minimes : il en va physiquement de tenir le long bercement des phrases proustiennes. Genod réussit à faire oublier le début d’une phrase sans nous le faire regretter, embarquant avec lui les spectateurs « sur le sommeil d’Albertine », malgré le départ de certains d’entre eux, probablement moins patients. Un incompréhensible jeu de lumière en surnombre mène par ailleurs une attention difficile. Une mauvaise acoustique n’arrange en rien, ajoutée à l’intonation traînante et désinvolte d’Yves-Noël Genod à certains moments compliquent encore l’écoute. Sans doute faut-il aussi savoir se perdre.

On se demande alors ce qui est venu rassembler la communauté de spectateurs, dont Derrida disait venir au théâtre pour y « partager ce qui ne se partage pas : la solitude » 1. La salle du Xe arrondissement de Paris prend les allures d’un salon littéraire dans un somptueux décor minimaliste, d’une élégance sobre. Le « distributeur » de spectacle et de poésie qui a travaillé avec Claude Régy nous livre encore autre chose, entre les lignes, plus modestement qu’il n’y parait, derrière les anecdotes qu’il se plaît à rapporter de son enfance auprès de Marguerite Duras. Faire de toutes nos solitudes douloureuses un moment de joie : « je ne reviendrai à Paris que pour y déployer mon lit de camp, et vous dire Proust et on rigolera ensemble parce que, oui, Proust, comme la vie, c’est pour rire », écrit-il à propos de La Recherche. Se dégage ainsi des Bouffes du Nord une étonnante atmosphère emplie de générosité, d’amitié, dépouillée de toute forme de savoir et de linéarité.

On ressort avec l’étrange impression d’avoir partagé autant de réconfort que d’ennui et de plaisir : un surcroit de vie, ce « rien mais avec splendeur » (YNG).

Flora Moricet

1 – Politiques de l’amitié, Jacques Derrida

Deuxième moment de La Spirale du temps perdu : La Beauté contemporaine, du 14 au 16 mars 2017, à la ménagerie de verre dans le cadre du festival Étrange Cargo

Visuel : Yves-Noël Genod, La Recherche © Rémy Artiges

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