« PRIMITIFS », DE LA CITE RADIEUSE A LA CITE RADIEUSE-ACTIVE

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« Primitifs », conception, scénographie et direction Michel Schweitzer – TnBA du 14 au 18 février/ Projet « Campagne, la Fabrique du Langage Politique », Chahuts et TnBA, Carré-Colonnes, Le Champ de Foire, Créac, La Maison du Conte, La Manufacture Atlantique – du 3 au 18 février

Dans le cadre de « Campagne, la fabrique du langage politique », ingénieuse manifestation artistique et citoyenne organisée du 3 au 18 février par plusieurs théâtres de Bordeaux et de sa métropole faisant réseau sous l’égide de l’association Chahuts, Michel Schweitzer propose Primitifs, sa dernière création. Mixte de chorégraphie et de (fausse) conférence théâtralisée, son spectacle présenté sur le plateau du TnBA se veut résolument porteur de questions éminemment politiques dont l’actualité du dernier week-end – « L’Est Républicain relate les violents affrontements qui ont émaillé samedi dernier la manifestation organisée contre le projet de stockage de déchets nucléaires de Bure, dans la Meuse » – se fait l’inattendu écho. Quelle bombe à retardement léguons-nous aux générations futures en enfouissant à cinq cents mètres sous le sol du plateau lorrain des matières radio actives dont la nocivité annoncée se situe autour de deux millions d’années ? Comment transmettre la mémoire de ces poussières, à haute valeur destructive, glissées en catimini sous le tapis du XXIème siècle ?

La problématique – des plus graves – est recouverte des habits ludiques d’une scénographie pensée comme un show convoquant plusieurs registres – musique aux accents rock affirmés, esthétique plastique mêlant les ingrédients d’un work in progress à des affiches écolo géantes, chorégraphie (quatre danseurs et un chanteur) « active » -, le tout orchestré par un clown blanc tout de noir vêtu, le concepteur, scénographe et directeur du projet, Michel Schweitzer en personne (et non son hologramme halluciné), arpentant la scène pour commenter en direct l’événement planétaire.

Le long plan séquence qui ouvre le spectacle est fort réussi de même que celui qui le clôt… En effet, en ouverture, une silhouette encapuchonnée et de dos « progresse » à pas très lents vers une immense photo de la planète – en fond de scène – d’où « se détache » un point incandescent qui semble l’attirer irrésistiblement, irradiée qu’elle est par cette boule rouge brûlante. Au fur et à mesure de sa lente progression vers ce point situé à des années-lumière d’elle, au rythme d’une musique de plus en plus intense et syncopée, son corps est traversé par des spasmes violents jusqu’au tendu de ses bras vers le ciel. Apparaît alors une légende sur l’écran : « On a beau savoir où l’on va, on adore s’y perdre »… Tout est dit de l’enjeu représenté par ces tonnes de déchets radioactifs produits par nos pléthoriques centrales nucléaires, sans – à ce jour – aucun savoir pour les désactiver… De même le tableau final où ce qui reste de l’humanité – dont le langage délité a été remplacé par des borborygmes désarticulés traduisant l’annihilation de toute pensée – n’est plus que faces hideuses déformées par des rictus effrayants et corps recroquevillés grattant le sol de leurs ongles faisant penser aux serres des oiseaux de proie. Une sorte de vision cauchemardesque, régressive et apocalyptique d’un devenir projeté jusqu’à nous par les corps « vivants » sur le plateau, où les mutations mode Tchernobyl ont produit des monstres. Les images sont fortes. No comment.

Ces deux moments extrêmes sont donc non seulement très convaincants dans leur esthétique chorégraphique et musicale, mais également très pertinents dans la dimension de « lanceur d’alertes » qu’est la leur. En revanche, ce qu’ils encadrent – et ce sera là notre réserve – l’est peut-être un peu moins. En effet, si des moments à l’esthétique travaillée, comme celui de la fable contée du désert ou encore de l’expérience sensorielle de la nuit nucléaire, alternant eux-mêmes avec d’autres dans lesquels « prennent le pas » des jeux ludiques qu’affectionne visiblement son concepteur, adepte d’espaces de liberté offerts non sans générosité à l’appétit des artistes sur scène, ne sont aucunement déplaisants en soi, ces moments – parfois un peu gratuits, un peu longs, un peu brouillons – pourraient être identifiés à un ventre mou de la forme présentée. Ils constituent pour le moins un flottement dans la ligne dramaturgique, risquant affaiblir le propos en le diluant dans des parenthèses moins percutantes.

En amont de son projet artistique, Michel Schweitzer, metteur en scène de la mise en jeu du scénario nucléaire, a tenu à s’adjoindre la coopération active d’architectes qu’il a invités à plancher sur le sujet d’un monument à imaginer pour alerter les générations futures du danger représenté par des déchets radioactifs dont l’extrême dangerosité constituera une épée de Damoclès pendant des millénaires. Ainsi Duncan Lewis, Jean-Charles Zébo associé à Martine Arrivet, Nicole Condorcet, ont-ils donné libre cours à leurs réflexions et imaginaires fertiles de bâtisseurs d’avenir pour concevoir le « monument idéal » susceptible de répondre au cahier des charges fixé par leur commandeur.

Constatant que jamais leurs projets ne s’étaient autant rapprochés d’une zone si dangereuse et relevant le défi – même et surtout s’ils avaient conscience de la défaite programmée de l’art face à un problème relevant essentiellement du politique -, ils ont inventé des gestes architecturaux propres à révéler le détestable mensonge entre la banalité sereine du petit village de Bure, lové paisiblement autour de son église, et l’effroyable réalité souterraine que cet habitat champêtre s’apprête à recouvrir, contre son gré, comme une chape de plomb posée sur un secret terrifiant. Partant des modèles de l’Utopia de Thomas Moore, et d’autres courants architecturaux comme celui du style Paquebot, ou encore des lectures de romans phares comme 1984 de George Orwell et Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, ces architectes ont « co-gîté » chacun de leur côté des modèles de résistance…

Pour s’apercevoir in fine que seuls des êtres humains sont susceptibles de conserver cette mémoire : c’est la cité, la présence humaine qui seule peut veiller en fournissant les veilleurs « bien-veillants » issus de la société civile. Et leur fiction de Cité radieuse (clin d’œil au passage à Le Corbusier) devenant pour la cause la Cité radieuse-active des veilleurs bienveillants, a rencontré pour leur plus grand bonheur la réalité de vrais guetteurs, en chair et en os, juchés dans des cabanes construites dans des arbres et occupant actuellement la « Zone A Défendre » de Bure (réplique sismique de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Une onde de choc frontale où les forces vives de ce qui fait résistance dans la société ont percuté de plein fouet la fiction utopique en la validant.

Architecture, théâtre et réalité se rejoignant dans la même dénonciation « radieuse-active » de la chronique annoncée d’un nouveau Fukushima à l’échelle planétaire, ne peut laisser indifférent. C’est d’ailleurs là ce qui fonde tout l’intérêt de Primitifs et du projet Campagne, dans lequel il trouve « naturellement » une place de choix. Orchestré par l’association Chahuts, qui invite architectes, artistes et individus lambda, côte à côte, à dépasser la violence symbolique d’être parlés par les seuls experts ayant autorité en redonnant à chacun la parole sur l’« à-venir » de l’humanité, notre avenir à tous, ce projet citoyen apparaît comme le lieu idéal d’une Utopie réifiée – à jamais vivante pour peu que l’on prenne soin de la « cultiver ».

Yves Kafka

PRIMITIFS photo © Frédéric Desmesure

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