« JIMMIE DURHAM: AT THE CENTER OF THE WORLD », HAMMER MUSEUM LOS ANGELES

 

Los Angeles, correspondance.
« Jimmie Durham: At the Center of the World » – Jusqu’au 7 mai 2017 – Hammer Museum Los Angeles.

Une foule de sculptures fait face à la porte d’entrée de l’exposition « Au Centre du Monde », première grande rétrospective nord américaine dédiée à Jimmie Durham au Hammer Museum à Los Angeles. Après la surprise provoquée par ces personnages, le regard se perd dans l’accumulation des éléments hétéroclites qui les constituent. Chacun de ces éléments est porteur d’histoire(s), tout comme l’ensemble de ce groupe composé d’hommes et d’animaux, figures historiques ou mythologiques.

Cette accumulation est une mise en bouche qui ne nous prépare en rien à l’abondance d’objets, d’oeuvres, d’écrits réunis au sein de cette exposition qui rassemble plus de deux cent oeuvres de l’artiste. Nous ne savons plus où donner des yeux. Notre regard s’arrête, repart, répond à chaque stimulation visuelle d’objets et de mots. Impossible de tout voir, de tout lire. Nous acceptons donc de papillonner et de nous laisser aller au parcours chronologique dessiné à grands traits par Anne Ellegood, commissaire de l’exposition.

Les dés sont jetés dès cette première salle. Cette armée de sculptures qui nous accueillent racontent le monde de Jimmie Durham et met les pieds dans la plat en évoquant la question qui brûle les lèvres face à ses oeuvres: celle de l’identité. Cette installation devait être présentée à l’American Indian Contemporary Art Gallery. Elle fut déplacée au Luggage Store après l’Indian Arts and Crafts Act de 1990 qui impose aux artistes et aux galeries vendant des oeuvres déclarées produites par les Indiens d’Amérique de prouver l’authenticité des oeuvres en fournissant une document officiel, émis par le gouvernement, attestant de l’affiliation de l’artiste à une tribu.

Comme l’explique le texte accompagnant ces œuvres, « Durham a toujours refusé de s’enregistrer, convaincu que cela justifierait les systèmes coloniaux destinés à authentifier et contrôler les peuples indigènes. Il considère cette loi injuste et intrinsèquement viciée puisqu’elle punit inévitablement les Américains Natifs non enregistrés et ce pour de nombreuses raisons, depuis leur appartenance à une tribu non reconnue par le gouvernement américain à la séparation d’un enfant de sa famille par adoption ». Si son identité Cherokee au centre de nombre de ses oeuvres a été fustigée, son engagement auprès de l’American Indian Movement dans les années 1970 ne fait aucun doute.

Jimmie Durham navigue sur les eaux des « identity politics », concept notamment dessiné lors de la Biennale du Whitney de 1993, première exposition consacrée aux artistes perçus comme non « mainstream » et à laquelle il participa. Durham met en scène son identité indienne américaine tout en questionnant sa pertinence même et affirme son affiliation à la « tribu artistique »: « Je suis un artiste contemporain pur sang, de la famille (ou clan) appelé sculpteurs. Je ne suis pas un Indien d’Amérique, ni n’ai jamais vu ou juré loyauté à l’Inde. Je ne suis pas un « Américain » natif, ni ne crois que l' »Amérique » n’a le droit de me nommer ou de me dé-nommer. »

Une salle entière de l’exposition est dédiée aux autoportraits qui ne sont plus des représentations de lui-même mais des jeux sur la notion d’identité qui se construit par les différentes influences qui nous déterminent. Son tout premier autoportrait, produit à la suite d’une invitation à participer à une exposition sur ce thème en 1986, fut le point de départ d’une longue réflexion lui permettant d’aborder les questions de la race, du genre, de l’ethnie et de l’héritage culturel. Cette oeuvre témoigne de sa pratique de l’accumulation d’éléments allant du bois, aux plumes de poulet en passant par des os humains et d’animaux pour créer des assemblages. L’écriture et l’introduction du langage dans ses oeuvres permet de déstabiliser le genre même de l’autoportrait grâce à l’esprit et l’humour de l’artiste qui pose la question de l’identité qui serait « écrite sur le corps » de chacun. Son affiliation à la tribu Cherokee est alors écrite noir sur peau: « Ma peau n’est pas vraiment si foncée mais je suis sur que de nombreux indiens ont la peau cuivrée ».

Jimmie Durham joue avec des masques, se cache derrière des représentations ou des objets (Self-Portrait Pretending to Be a Stone Statue of Myself, 2006), se transforme. Il entre dans la peau d’autres personnes, certaines très proches de lui comme sa mère ou sa partenaire Maria Theresa Alves ou encore d’artistes qu’il admire. Il créé une filiation avec ces artistes tant concernant leur langage formel sculptural comme Alexander Calder ou Constantin Brancusi, ou par les idées qu’ils ont développées et l’humour dont ils ont fait preuve comme Marcel Duchamp (Self-Portrait pretending to be Rosa Levy, 1994), Robert Filliou (Hommage à Filliou (A Piece of Wood Sculpted by a Dog, Painted by a Human. A Piece of Wood Sculpted by a Machine, Painted by a Human), 2003) et David Hammons.

Jimmie Durham est très engagé auprès de la tribu artistique contemporaine. Elle est composée de nombreux artistes qui l’ont accompagnés durant sa carrière. Il s’engagea auprès de la communauté artistique new yorkaise qu’il rejoint après ses études en Suisse en 1974, en tant que Directeur de la Foundation of the Community of Artists. Il cite notamment Gabriel Orozco alors qu’il raconte l’installation de l’une de ses expositions à New York, dans l’un des nombreux textes, poèmes et essais, rassemblés dans le très complet catalogue qui accompagne l’exposition. Plus récemment, on retrouve Anri Sala qui joue le rôle de l’artiste Indien Joe Hill dans sa vidéo A la poursuite du bonheur (2003), l’un des nombreux films présentés dans l’exposition.

Jimmie Durham raconte des histoires, son histoire et l’Histoire, tout en mettant en question celle qui nous est narrée par les pouvoirs en place. Comme il l’énonce lors dans la vidéo présentant l’exposition: « Il n’y a pas de véritable Histoire mais l’Histoire officielle est toujours absurde, elle est faite d’absurdes mensonges. Surtout dans les pays qui ont une horrible histoire impérialiste. Si l’on peut la secouer un peu, on se sent mieux ». Il bouleverse tout discours officiel sur les représentations tendancieuses de figures historiques notamment par le ton qu’il emploie dans ses oeuvres, interpellant directement le regardeur à être témoin des manipulations historiques.

L’exposition présente ainsi côte à côte les portraits du colon espagnol Cortéz et de Malinche, sa traductrice mais aussi la mère de son enfant. La sculpture représentant Malinche était à l’origine un portrait de la figure historique, largement mythologique dans la représentation des Indiens d’Amérique, Pocahontas. Toutes deux, à un siècle d’écart, ont été enlevées à leurs familles par les colons mais leurs rôles historiques « officiels » sont très différents, Pocahontas étant souvent représentée comme une « sauvage civilisée » alors que Malinche est considérée comme une traîtresse qui aurait conduit l’empire Aztèque à sa chute. Durham créa le portrait de Cortéz pour accompagner Malinche. Mi homme, mi machine, il représente la violence de la modernisation imposée par la colonisation.

L’histoire officielle en prend pour son grade tout comme la vision du monde d’une majorité dormante. Dans son essai « Jimmie Durham: Post-American », Anne Ellegood nous cite des mots de l’artiste datant de 1987: « Lorsque vous autres pensez au monde, vous vous considérez non seulement au centre mais aussi la norme, ce qui rend toute conversation avec vous un peu difficile ». C’est cette idée même que Jimmie Durham questionne en déplaçant le centre du monde avec lui, grâce à une série de sculptures. Les morceaux de bois s’enfoncent potentiellement dans le sol, tels les drapeaux des colons sur les territoires conquis, alors que le miroir permet au regardeur de se voir, au centre de ce monde, dont les certitudes sont mises à mal par l’humour et le travail unique de Jimmie Durham. Il était grand temps qu’une rétrospective majeure de son travail soit organisée aux Etats-Unis et elle tombe à pic.

Anna Milone
à Los Angeles

Hammer Museum – 10899 Wilshire Blvd. – Los Angeles, CA 90024.
https://hammer.ucla.edu/exhibitions/2017/jimmie-durham-at-the-center-of-the-world/

 

IMAGE 1
Jimmie Durham, Malinche, 1988–92. Guava, pine branches, oak, snakeskin, rope, polyester bra soaked in acrylic resin and painted gold, watercolor, cactus leaf, canvas, cotton cloth, metal, feathers, plastic jewelry, glass eye. 70 × 23 5⁄8 × 35 in. (177 × 60 × 89 cm). Stedelijk Museum voor Actuele Kunst (S.M.A.K.), Ghent, Belgium. Photo: S.M.A.K. / Dirk Pauwels.
IMAGE 2
« Jimmie Durham: At the Center of the World », Vue d’exposition, Hammer Museum, Los Angeles, 29 Janvier – 7 Mai 2017. Photo: Brian Forrest.
IMAGE 3
« Jimmie Durham: At the Center of the World », Vue d’exposition, Hammer Museum, Los Angeles, 29 Janvier – 7 Mai 2017. Photo: Brian Forrest.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN