RETOUR : LES VOIES DU KUNSTENFESTIVLDESARTS

Bruxelles, envoyée spéciale.
Kunstenfestivaldesarts 2017 – 22e édition – clôturée le 27 mai 2017.

Les voies du Kunstenfestivaldesarts

Dans cette dernière édition du Kunstenfestivaldesarts, plusieurs propositions ont adopté la voix comme mode de relation au monde. Entendre les invisibles, faire parler les absents ou jouer avec sa propre voix, décryptage de trois pièces qui ont fait vibrer les ondes. / cordes vocales

Voicing Pieces, Begüm Erciyas

Avec l’installation Voicing Pieces, l’artiste turque Begüm Erciyas nous invite à un rendez-vous rare, prendre le temps d’un tête à tête avec sa propre voix. Dans la pénombre de la chapelle des Brigittines, trois cocons noirs se devinent dans l’espace, semblables à trois grands nuages de papier cartonnés suspendus et ouverts en leur centre. On nous accueille et nous explique le cheminement : il faut entrer dans chacun des cocons dans un ordre établi, casque sur les oreilles, et lire le texte dans le micro devant nous. Tête et corps engloutis dans ces simili-grottes, on découvre trois stations pour entendre, tester et éprouver sa voix. On l’apprivoise d’abord, en faisant des balances, au rythme de répétitions monosyllabiques. On en teste la fréquence, ses modulations. En coulisses, un trio de techniciens jouent en simultané à faire retentir un écho, monter la tonalité dans les aigus ou les graves.

La lecture se prolonge avec des phrases tirées de romans, de films ou de conversations de cafés.
Vertige et surprise de s’entendre ainsi. On devient le performer de notre propre show, on se surprend à jouer avec les intonations, à endosser plusieurs personnages, à moduler et surfer en direct sur sa propre écriture rythmique pour composer un récit à plusieurs voix. On est à la fois spectateur-auditeur des sons que l’on produit et acteur, avec la sensation de découvrir un pan de notre propre identité. Notre voix devient un geste chorégraphique avec lequel on compose, seul en scène. A chaque étape, les modifications proposées par la technique dans l’ombre ont une incidence sur notre façon de lire et de parler, oscillant entre le spectre du lyrisme ou de l’ironie. Comme lors de ce passage où le texte convoque un personnage ivre et notre diction se réverbère entre nos oreilles, se décale, chavire, et l’on a du mal à poursuivre la lecture tant nos repères se troublent.

En reste le sentiment profondément intime d’une rencontre que l’on a fait avec soi lorsque l’on quitte un peu hébété la fraîcheur de la chapelle pour ressortir dans la chaleur de cette fin mai. On se sent comme porté par une résonance encore perceptible. Voicing Pieces est un endroit de plaisir, un bien que l’on se fait, une parenthèse la tête dans ses nuages noirs dont on ressort transformé.

Thomas Bellinck / ROBIN – Simple as ABC #2 : Keep calm et validate

Direction ensuite le Kaaitheater où Thomas Bellinck s’attaque à la logique qui régit les flux migratoires en Europe. Son projet consiste à faire parler l’agence Frontex, machine de régulation des flux humains, et pour cela l’incarner dans les deux corps bien vivants, chantant et dansant, de Marjan De Schutter et Jeroen Van der Ven. Sur le ton de la comédie musicale, musiciens live en prime, les deux comédiens sur un plateau qui rappelle l’ambiance d’un jeu télévisé (plateforme qui tourne, joggings coordonnés, adresse au public, néons blancs, larges sourires sur le visage) se glissent dans la peau et dans les mots d’agents travaillant pour la grande Agence. La pièce de Bellinck met des mots sur l’armada de protocoles destinés à la gestion d’êtres humains jugés indésirables. Le texte joué-chanté provient d’entretiens réalisés avec des personnes travaillant effectivement pour la structure, qui expliquent pêle-mêle le bien-fondé, les ressorts et la dureté de leurs métiers.

Le discours est bardé d’un vocabulaire technocratique implacable. Gestion de données, tracking, bracelets d’identification, patterns identifiant les routes migratoires empruntées, usage d’un novlangue qui désigne l’être humain comme un « data-subject », objectif de remplacer les gardes-frontières par des machines, la pièce donne un aperçu de l’arsenal déployé et ajusté au fur et à mesure pour identifier et suivre les voies prises par les êtres humains pour fuir leurs pays, survivre aux guerres et traverser les frontières. On nous explique le processus qui mène à transformer une data en personne, passant d’un point jaune à un point vert sur la carte. Tout ça marquant seulement l’arrivée à la porte d’entrée en Europe, appelée ici « l’espace de paix, de justice et de sécurité », premier rouage d’une longue série de procédures déshumanisantes.

Dans le traitement de la question politique de la gestion de la crise migratoire en Europe, la force de Bellinck résulte dans le choix d’une forme qui à la fois vocalise, articule une machine invisible, se place du côté des êtres humains responsables de la gestion d’autres êtres humains, et crée un dispositif de mise en perspective qui laisse avec un sentiment encore plus glaçant vis à vis de cette machine impitoyable. D’où l’on ressort en se demandant comment on est arrivés là.

Le moindre geste, Selma et Soufiane Ouissi

Dans Le moindre geste, un écran occupe le plateau et dix personnes y apparaissent, vêtues comme dans la vie de tous les jours, d’âges différents. Dans nos casques, une femme raconte des morceaux de sa vie. De ses souvenirs d’enfance à l’expo 58 de Bruxelles à la rencontre avec son mari, en passant par la naissance de sa fille Barbara, ses vacances ou la lecture des aventures du commissaire Maigret on découvre une personnalité fantasque, agréable, pleine d’imagination. On entend cette voix sans voir qui nous parle, on pratique alors un type d’écoute qui ouvre tout un pan d’imaginaire, chuchoté au creux du casque.

Son récit déploie une palette d’émotions, traverse des thématiques essentielles de la naissance, la perte, la mort que les personnes filmées nous font vivre en temps réel par leurs gestes. Ils reproduisent « le moindre geste » que la personne invisible à nos yeux produit en parlant. Gestes d’expressions, parasites, sourires et grimaces du visage, chacun interprète dans l’instant ce qu’il voit. C’est une chorale qui met en expression un récit de vie, incarnant l’absence de celle qui parle dans une communauté de corps qui portent la parole d’une seule. A chaque représentation le récit diffère, et si ce jour là il est plutôt léger, d’autres représentations au cours du festival donnent lieu à des histoires tragiques. D’où l’emploi de cette chorale qui porte à dix le poids des mots émanant d’un individu qui les a vécu dans sa chair. Les dix visages sont un prisme par lequel les émotions se décuplent, relais de tout ce qui se transmet par le langage non-verbal, canal empathique de la vie d’autrui transformée en partition collective.

Lorsque les dix quittent le plateau, le son perdure dans nos casques et l’on comprend qu’ils sont à présent dans le hall du théâtre. La rencontre entre les spectateurs et la chorale de gestes s’opère autour d’un verre, où l’on découvre qu’eux n’ont pas eu accès aux paroles prononcées par notre vieille dame mystérieuse. Mais ils l’ont vu, s’ensuit alors un temps d’échange sur les perceptions et imaginations de chacun. Dans l’échange seulement la proposition et l’expérience se complètent pour tous. Une belle idée, bien menée, qui parvient à faire la jonction sensible entre l’espace du théâtre et la réalité.

Marie Pons

Visuel : Voicing Pieces de Begüm Erciyas – copyright the artist

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