LE QUAT’SOUS OU « LE TROU NORMAND », FRAGMENTS DE LA VIE (TEXTUELLE) D’ANNIE E.

Le Quat’sous
Le Quat’sous d’après Annie Ernaux ; Mise en scène Laurence Cordier / Compagnie La Course Folle ; Création au TnBA du mardi 8 au jeudi 10 et du mardi 15 au samedi 19 novembre 2016 ;

Le Quat’sous ou « le trou normand » : fragments de la vie (textuelle) d’Annie E.

Textuellement, en langage normand, le quat’sous est une expression confidentielle pour désigner ce que d’autres comme Catherine Millet nommeraient sans détour la chatte. Pour la première mise en scène de sa compagnie La Course Folle, Laurence Cordier – qui a déjà derrière elle, si jeune soit-elle, une carrière d’actrice assez impressionnante, elle a joué Tchekhov, Ibsen, Bertolt Brecht, Serge Valletti, Shakespeare, etc.- explore avec grande pertinence des fragments de l’écriture contemporaine d’Annie Ernaux.

Au travers de trois romans, Les Armoires vides, Une femme, La honte, la jeune metteure en scène met en jeu les très riches heures de Denise Lesur, jeune fille normande double de l’auteure, née en 1940 de parents tenanciers d’une épicerie-bar. Parcours d’une femme à fleur de peau écartelée entre l’amour et la haine que lui inspire son milieu d’origine, Annie Ernaux a fait de la littérature son viatique, tout comme Catherine Millet, Christine Angot ou encore Virginie Despentes. Laurence Cordier se saisissant de ces matériaux bruts issus de l’enfance et de l’adolescence recomposées par le souvenir, sans rien y ajouter, va faire entendre au travers des voix polyphoniques qui traversent l’héroïne (jouée par trois actrices à l’unisson, Laurence Roy, Aline Le Berre et Delphine Cogniard) l’itinéraire heurté d’Une femme au bord de la crise de nerfs.

Mimant l’existence barrée de cloisons, des cadres miroirs verticaux – sortes de palimpsestes où viendront se projeter les écritures et dessins naïfs de l’enfance avant d’être recouverts de badigeon blanc tentant d’en effacer les contours – occupent tout l’espace du plateau. Ce désir d’une « enfance blanche », comme on dit d’un « mariage blanc », voué à l’échec avant même d’être agi, peut être assimilé à un acte de déni rageur pour tenter de rejeter dans le néant les traces d’une appartenance liée aux origines. Ces cadres mouvants s’assembleront pour devenir cage, prison et aussi cocon où la petite fille peut se réfugier pour observer – les yeux écarquillés et les oreilles grand ouvertes – l’étrange manège des clients de l’épicerie-bar.

Comme des éclats de souvenirs brisés, l’existence se rejoue dans un chaos où le temps est déstructuré… Le jeune homme lui offrait la fête, on lisait des poèmes en buvant du whisky, on était tous anarchistes !… Le châtiment, la sonde, le sang qui coule… Se pressaient dans le bar des bonshommes saouls, sous l’autorité de son père maître de la bouteille, et qui allaient pisser leur trop plein en adressant des plaisanteries graveleuses aux fillettes qui s’en amusaient en les imitant. Dans l’épicerie attenante, des commères commérant à l’envi racontaient à la mère tenancière la dernière histoire d’une quelqu’une s’étant fait tringler le quat’sous. Elle, cachée sous le comptoir (l’escabeau) saisissait des bribes de ces scènes à la Zola en malaxant des bonbons roses à pleine main et en suçant innocemment des petits jésus de guimauve. Elle jouait avec ses copines, se racontaient entre elles leurs jeux tout aussi innocents avec leur quat’sous. L’explosion de chair de sa mère lui semblait belle – à l’époque – et son père, ce héros mal rasé à l’allure si grande pour la petite fille qu’elle était, avait – encore – statut d’idole.

Le père lapait sa soupe comme dans un tableau de Brueghel (faut vous dire Monsieur que chez ces gens-là…), se couchait habillé, savait être violent. La mère n’était que bruits envahissants, s’essuyait l’entrejambes avec sa chemise, ses propos étaient d’une vulgarité sans nom… L’école libre, là où « ils sont mieux tenus, les gosses »… Melle L. la religieuse maîtresse d’école, celle qui lui avait fait la remarque que ces m se terminaient comme un sexe d’homme replié, parlait une langue (« suspendez vos vêtements à la patère ») sans rapport avec celle entendue chez ses parents (« vieille carne, encore une trainée qui pense qu’à se faire baiser »)…

L’onde de choc de la fracture sociale réifiée par les mots ouvre en elle la brèche d’une déhiscence de son être désuni… Ce qui constitue l’humain c’est la langue et lorsque celle-ci aborde les deux versants d’un monde coupé en deux, le grand écart génère tension et chute. Sa revanche sur des copines qui la moquent, c’est son rang de première de la classe. Il accentue aussi le clivage avec son milieu peu instruit.

Un souvenir-écran… La rencontre avec Marc, le jeune homme de bonne famille, qui la présente à sa mère… Une mère idéale avec un collier de perles et une aisance naturelle aux antipodes de ses parents à elle, complexés face à des gens « importants », mal à l’aise devant les profs ils ne savaient quoi dire… Le châtiment, la sonde, le sang qui coule…

Et puis cette autre scène-écran… Cette fameuse nuit où, suite à la fête des jeunesses chrétiennes, elle est reconduite par Melle L. chez elle… Sa mère, dans l’encadrement de la fenêtre illuminée, apparaissant en majesté dans sa chemise de nuit tachée… La honte.

Et surtout, surtout, ce souvenir obsédant de ce passé qui n’arrête pas de passer… Cette sonde introduite en elle, le sang qui coule, et lui la laissant seule, il avait ses examens à réviser…

Violences du père qui un après-midi a failli tuer sa mère à la serpe… Violence du silence qui s’en est suivi… Violence de « la liste de confession » où après avoir avoué le péché de « voleuse de sucre » et de « toucheuse d’endroits vilains », elle est convaincue et honteuse d’être la seule à mettre le doigt dans son quat’sous… Violence pour finir de la scène du fossoyeur auquel elle a remis un billet pour qu’il prenne plaisir à jeter la dernière pelletée de terre sur le cercueil de sa mère.

Pour avoir « trahi » son milieu d’origine en ayant rompu avec sa langue parentale, pour avoir été assimilée par les us et coutumes d’une classe sociale instruite, elle aura le prix à payer d’une émancipation vécue comme une trahison. L’autre châtiment, celui qui revient en boucle, est inscrit dans son ventre de femme qui a à payer dur le prix du désir.

Diffractées par les miroirs « écrans » en plusieurs personnages qui se font écho, les trois actrices font corps avec eux ; elles les font revivre passionnément au gré de la mémoire rejouant les arabesques d’un passé « re-présenté ». Leurs chorégraphies, leurs dictions, épousent les mouvements désordonnés, parfois harmonieux, parfois furieux, de cette traversée d’un temps écartelé entre attachements et rejets.

« Reconstruction » d’un espace psychique morcelé entre attendrissements et fureurs violentes, ce Quat’sous par sa mise en jeu subtile vaut textuellement sa toison d’or.

Yves Kafka

En Tournée : Châtenay-Malabry 23 et 24 novembre, Choisy-Le- Roi 29 novembre, Saintes 2 décembre, Tours 1er au 3 mars 2017, Chambéry 22 et 23 mars 2017, Epernay 28 mars 2017

Photo Frédéric Desmesure

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