RAOUL COLLECTIF, « RUMEUR ET PETITS JOURS », THEÂTRE DE LA BASTILLE

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RUMEUR ET PETITS JOURS de Raoul Collectif – De et par Romain David, Jérôme De Falloise, David Murgia, Benoît Piret, Jean-Baptiste Szézot. – Au Théâtre de la Bastille du 2 au 25 novembre 2016 à 21h.

Cela fait déjà six mois que nous avons rencontré Raoul Collectif avec leur Rumeur et Petits jours dans le cadre de leur programmation au Festival D’Avignon 2016. Nous les retrouvons sur Paris, au Théâtre de la Bastille, et nous nous réjouissons de les voir sur scène avec cette pièce qui, entre hilarité et plaisanteries, ouvre les champs du possible pour une société qui se croit sans issue.

Après Le Signal du promeneur, pièce présentée en 2012 toujours au Théâtre de la Bastille, Raoul collectif revient au public pour questionner la pensée dominante, en décortiquant ses mécanismes et mettant à l’épreuve notre incapacité à s’indigner. Pour ce faire, ils nous amènent sur un plateau de radio, lors de la dernière émission d’un programme qui va fermer ses portes à cause d’un désaccord entre la hiérarchie et une ligne éditoriale très ambitieuse. Au cours de l’émission, les cinq animateurs et créateurs du programme radio (magistralement interprétés par les comédiens de Raoul Collectif) abandonnent petit à petit leur entente, leur harmonie de groupe pour faire place à l’individualisme, aux désaccords autour des questions liées à la propriété privée, la codécision et la coopération.

Cet univers atemporel (nous nous croyons dans les années ‘70, mais les problématiques sont contemporaines) devient le prétexte pour aborder notre histoire actuelle. Cela nous rappelle l’approche de l’historien italien Carlo Ginzburg qui, partant des micro-histoires, des histoires périphériques, nous amène vers une histoire générale, commune, en la rendant aussi plus claire, complexe et donc plus proche de la réalité. Les disputes, les incompréhensions et les débats qui surgissent lors de cette dernière émission radio, à laquelle nous tous participons, sont alors le miroir de notre politique contemporaine. Raoul Collectif alias les animateurs radio arrivent même à faire intervenir le public, sollicitant nos questionnements, nos doutes.

Le plateau devient ainsi le lieu de la compétition, de la concurrence : difficile ne pas y voir une claire référence à l’individualisme auquel nous pousse notre système capitaliste.

Que faut-il faire ? Se battre, s’enfuir ou bien baisser la tête laissant ainsi la place à l’idéologie individualiste du Sauve qui peut ? Raoul Collectif nous embarquent dans ces réflexions, et, avec une subtile ironie, le collectif belge porte sur scène le personnage de TINA. Une charmante femme blonde, à laquelle personne ne peut résister, incarne le slogan de Margaret Thatcher There is no alternative. Sur scène, deux faces d’une même pièce : à la fois la séduisante TINA, et, en parallèle, les mots There is no alternative prononcés par l’un des animateurs de l’émission radio résonnent comme une menace, une écrasante défaite. Cette double représentation est une véritable réussite dans cette riche et passionnante pièce, c’est le miroir de notre classe politique asservie au capitalisme : un chant de sirène (la belle TINA) qui nous amène vers la mort (aucune alternative n’est possible au système libéral).

There is no alternative fut inventé par Margaret Thatcher, premier ministre du Royaume-Uni entre 1979 et 1990, afin de légitimer le capitalisme, le marché et la mondialisation tels des phénomènes nécessaires et bénéfiques à la société : « une arme idéologique inventée par une minorité pour imposer ses choix. Une arme qui a servi à Margaret Thatcher ou Ronald Reagan et qui a été la cause de la crise de 2008 », explique Raoul Collectif. Quelle place alors pour un plan B ? Comme argumente bien TINA sur le plateau (non sans afficher un sourire qui marque notre naïveté sur la question), aucun plan B ne peut être proposé à cause de son omniprésence : il n’y a pas d’alternative.

Si elle a été l’argument de Margaret Thatcher ou Ronald Reagan dans les années 80’, jamais une affirmation n’avait été autant employée par les élites politiques et économiques dernièrement, jamais un slogan n’avait jamais fait autant l’unanimité : There is no alternative. Mais convoquer ce slogan c’est justement remonter aux origines de nos crises, des situations actuelles. Raoul Collectif ramène sur le plateau devant nous TINA, pour qu’on puisse la voir en face, pour qu’on puisse finalement se confronter à elle : Tina est partout mais toujours invisible (évoquée, citée mais jamais visible). La voici enfin en chair et os : « Nous voulions pouvoir la triturer, la manipuler, en approcher les limites, tester des choses avec elle. Peut-on la tuer ? », confie Raoul Collectif. Et si finalement nous avions le pouvoir de nous débarrasser de TINA ? There is no alternative n’est qu’un concept, un slogan : une idée n’existe que si nous y croyons. TINA arrêtera peut-être de vivre le jour où nous lui diront NON, quand nous arrêterons de la rendre réelle, quand nous cesseront de l’accepter.

Quand peut-être nous réaliserons qu’il y a une alternative et que nous, l’humanité et ses besoins, ses valeurs, sont une alternative : « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace » écrit Henri Michaux. Cet aphorisme revient souvent dans Rumeur et Petits jours. Fier de le citer, Raoul Collectif nous entraînent à réfléchir sur notre pouvoir : trouver des solutions, trouver des plans B, même s’il n’y a plus de soleil, même dans le froid.

Cristina Catalano

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Photos Alice Piemme

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