AVIGNON : RADHOUANE EL MEDDEB, « FACE A LA MER », RETOUR AU PAYS ?

71e Festival d’Avignon : Radhouane El Meddeb – « Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire » – 20-25 juillet 22h – Cloître des Carmes – relâche le 23.

Mon pays et Paris

En 1990, enfant, il courrait sur les terrasses d’Halfaouine, un des quartier de Tunis, filmé par Férid Boughedir, aujourd’hui, Radhouane El Meddeb fait courir ses danseurs sur les vestiges d’un couvent Carmélite à Avignon. Il y présente sa nouvelle création chorégraphique Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire, une pièce pour dix interprètes qui ne sont pas tous des danseurs.

Après avoir présenté, à l’invitation du CDC – Les Hivernales à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon en 2011, Ce que nous sommes, une de ses premières pièces, Radhouane El Meddeb revient donc à Avignon avec une création contemplative qui se veut être la reconstitution d’un lien altéré avec sa Tunisie natale.

Cette pièce n’est pas tout à fait une pièce de danse puisque Radhouane El Meddeb est avant tout un comédien formé en Tunisie par des grands maitres comme Fadel Jaïbi dont on ressent ici la noirceur de la vision de son pays, son sens du drame que Radhouane El Meddeb exploite avec une certaine insistance dans ces longs face à face des artistes avec le public.

Sur un plateau particulièrement dépouillé, au sol maculé d’une terre blanche craquelée, sur lequel est juché un piano a queue, le spectacle commence par les entrées majestueuses sans être pompeuses des artistes qu’a rassemblés Radhouane El Meddeb pour cette fresque sur son pays, du moins sur le souvenir et l’image qu’il en a.

Il faut une certaine audace pour faire raisonner le son d’un piano, abandonnant tous les autres instruments classiques traditionnellement associés au Maghreb, pour une proposition présentée comme le point d’orgue d’un retour au pays. Jihed Khmiri apporte d’ailleurs par sa présence d’homme charpenté, doté d’une barbe foisonnante, une dimension poétique juste et bien mise en valeur par le chorégraphe qui l’observe comme ce lien entre l’occident qu’il rêvait avoir petit sur les rives sud de la Méditerranée. Il faut attendre les premières mesures du chant de Mohamed Ali Chebil pour savoir que rien des racines de Radhouane El Meddeb ne sera renié.

Lorsque tous les protagonistes sont sur scène, le face à face peut commencer. Il pêche un peu par des longueurs insistantes pas assez nourries, pas assez habités encore, comme un artifice vide de sens pour le moment.

Au fur et à mesure, toute la troupe se place comme des pions sur un jeu d’échec et avance comme le ressac de la mer, de droite à gauche, puis de gauche à droite, formant un essaim qui s’agrège et se désagrège.

Il y a peu de danse dans cette pièce et le propos de Radhouane El Meddeb n’est pas de faire « un ballet » mais un ou deux portés marquent, et on remarque ces deux jeunes hommes qui l’un sur les épaules de l’autre, puis ces femmes qui le font ensuite et plus tard dans la pièce, comme un symbole de l’entraide entre les êtres…

La seconde partie du spectacle fait suite à une longue pose en ligne, presque le sourire aux lèvres de tous face au public. Un solo endiablé, proche de la transe, prend le dessus sur la lenteur contemplative du début. Le corps déroulé, les bras font le tour du buste, lancés dans l’espace, le corps se tourne, la tête bouge en tous sens, les autres regardent, relancent le danseur s’il sort de son axe. Les voix entonnent des chants en arabe a cappella.

Le moment le plus intense de cette pièce, souvent laborieuse à habiter le temps, est sans doute le moment où les quatre garçons se prennent par les épaules et se lancent dans une danse d’hommes qui fait penser à la debka du moyen orient. Moment identitaire fort, rappel indéniable des origines. Au bout de leur course masculine, les filles les rejoignent, scandent aussi le sol de leurs pieds en rythme.

La pièce s’achève par le surgissement d’un homme portant cette veste bleue col Mao, typique des milieux populaires et ouvriers en Tunisie, puis vient une sorte de ligne humaine, toujours ce systématisme d’être face au public, deux hommes rient franchement… Puis c’est le noir.

Tout cela manque encore de justesse et d’à propos… On sent Radhouane El Meddeb terrorisé à la fois par Avignon, les Carmes, que sais-je… Lui si impertinent dans la vie, si drôle, si caustique a perdu son humour, son second degré. Il veut faire sérieux, crédible mais il fait un peu chiant, c’est dommage car il possède toutes les qualités pour porter ce groupe au-delà de. Finalement, ces clichés qu’il a voulu éviter lui reviennent en boomerang dans cette sacralité qu’il a voulue, ou qui s’est imposée à lui.

On comprend qu’il joue gros pour lui même, sa réputation et sa volonté de renouer franchement avec son pays qu’il a quitté en 1996. Il peut réussir cette grande fresque populaire en nourrissant encore ses danseurs d’expériences de vie, des nombreux évènements qui sont dans les mémoires des Tunisiens qui ne cessent de résister à la tentation salafistes notamment mais aussi à la misère économique.

Encore fraîche à Avignon, il ne faut pas grand chose pour que la pièce prenne de l’ampleur et soit le lien tant espéré par Radhouane El Meddeb entre ses deux amours, son pays et Paris.

Emmanuel Serafini

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN