FESTIVAL D’AVIGNON : « BORDERLINE », LE SPECTATEUR EN BORDURE DE RIVAGE

Festival d’Avignon 2017 : « Grensgeval (Borderline) » de Guy Cassiers et Maud Le Pladec – Parc des Expositions Avignon – 18, 19,20, 22, 23, 24 juillet à 18h.

« Grensgeval (Borderline) », le spectateur en bordure de rivage

Ambitieux projet que celui du metteur en scène belge-flamand de co-construire un objet artistique mêlant les ressources du saisissant texte polyphonique d’Elfriede Jelinek et la plasticité chorégraphiée des danseurs de Maud Le Pladec, l’une et l’autre de ces deux sources valant à coup sûr estampilles de qualité. Ainsi réunis sur un même plateau, « Les Suppliants » de l’écrivaine autrichienne Prix Nobel de littérature 2004, pris en charge par quatre acteurs munis de caméras sonorisées commentant en direct, à la manière d’un chœur grec, les pensées mêlées de migrants et d’Européens, résonnent avec les corps de seize danseurs évoquant « les héros » des odyssées contemporaines. Venant de l’univers des arts graphiques, Guy Cassiers s’appuie à dessein sur les correspondances visuelles et sonores entre ces deux arts pour les mettre en tension afin de dire le drame humain des nouveaux naufragés, poussés à affronter les périls des grandes traversées maritimes afin de rejoindre la terre promise par Europe.

Et pourtant, malgré cette composition savante où les lignes floutées entre pensées sonorisées des quatre observateurs-acteurs, images projetées déformées, et corps à corps sublimés, concourent à se fondre dans un seul et même objet d’où émanerait le sens de ce naufrage humain, on reste en bordure de rivage, en-deçà en tout cas des moyens mobilisés – force corrosive du texte, engagement physique des danseurs – et de la qualité de la réflexion qui les a sous-tendus.

Les trois volets de cette épopée tragique développent les étapes successives du périple des migrants. Leur dérive en mer, où, faisant masse, les corps supportant de lourds madriers s’enchevêtrent écrasés par le destin qui les menace. Leur arrivée sur les côtes d’Europe, où les écrans démultipliés d’images à profusion résonnent comme autant de possibles se révélant vite des miroirs aux alouettes, des leurres dont chaque migrant est exclu. Enfin, le repli dans une zone protégée où, tout en les accueillant, ils sont privés de liberté. L’éclairage du plateau étant réglé sur la progression de la dramaturgie, passant de l’ombre à la lumière puis à nouveau à l’ombre.

Et, même si on perçoit les intentions du metteur en scène – inspiré par le souci de faire vivre au spectateur une expérience troublante plutôt que de lui délivrer un discours -, faute sans doute d’avoir pu réaliser l’union des différents plans ( la traduction du néerlandais, inscrite très haut sous plafond – celle des deux écrans placés de chaque côté du plateau n’étant pas plus lisible pour qui se trouvait au centre des premiers rangs – interdisant de visualiser de manière jointe le texte et la chorégraphie), la synthèse entre « le son » des acteurs et « l’image » des danseurs n’a pu se faire, nous abandonnant sur le bord des rives de « Borderline » (« Grensgeval », en néerlandais). D’autant plus frustrant que cette odyssée contemporaine, de par son caractère éminemment tragique, renvoyait dans sa conception à la poétique des grands récits antiques.

Yves Kafka

Photos Audrey Scotto pour INFERNO

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN