AVIGNON : « LA FILLE DE MARS », L’AMAZONE QUI DECLENCHE L’ENVIE DE L’IRE

71e Festival d’Avignon : « La Fille de Mars » d’après « Penthésilée » de Kleist, mise en scène par Jean-François Matignon – Gymnase Paul Giéra – 19, 20, 21, 23, 24 juillet à 18h.

L’Amazone qui déclenche l’envie de l’ire…

Dire que la nouvelle création de Jean-François Matignon (à qui on doit notamment le « W/GB84 », présenté dans le IN en 2012, ou encore les subtiles « La Peau dure » ou « La Ronde de nuit » dans le OFF de ces dernières années) ne suscite pas de réactions vives serait une incongruité… On aurait infiniment souhaité que l’accueil de ce réel travail de fond réalisé sur l’histoire de Penthésilée, cette Amazone déchirée entre la loi dont elle est investie de par son statut de Reine et son désir brûlant de sujet désirant, ne se résume pas à l’hémorragie des spectateurs lors de la représentation ou encore aux sifflets lors du seul et unique salut. Et pourtant, ces excès, propres au Festival d’Avignon, recouvrent une réalité : le metteur en scène, quel que soit son talent, semble être passé-là à côté de son sujet, ses intentions tant scénographiques que sa direction d’acteurs (ils font partie du cercle de ses fidèles) laissant pour le moins perplexe tant elles ne franchissent pas à l’évidence l’épreuve du plateau.

« Chaque homme est un abîme. On a le vertige quand on se penche dessus », Jean-François Matignon aime citer Büchner aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait été aspiré par l’histoire de cette femme borderline qui cristallise sur son seul corps mutilé les affres d’un clivage « impensable » la rendant sublimement folle. Pour traduire au plateau, cette folie dévorante qui s’empare d’elle, il multiplie les tableaux gore où Achille et surtout Penthésilée après avoir dépecé son amant exhibent leur corps ensanglanté mis à nu par les passions qui les traversent. La vidéo démultiplie ces scènes dans un dispositif empruntant au montage cinématographique ses ressources et ses codes. Alors que des événements sont joués sur le plateau, d’autres sont projetés sur un écran permettant d’unir dans le même espace temporel ce qui a déjà été vécu sous les yeux de celle qui en est la protagoniste.

En effet le metteur en scène n’a pas souhaité s’arrêter à la version linéaire du drame du sulfureux dramaturge romantique Heinrich von Kleist mais a tenu à faire éclater l’action en reproduisant les mécanismes mêmes d’une mémoire traumatique qui délivre hors chronologie les événements passés. Ainsi quand l’action commence, le drame a déjà eu lieu et c’est à une Penthésilée chargée du poids de cette histoire mais en même temps déchargée des affects qui y sont attachés (fascinante scénographie d’un monde de ruines, espace « désaffecté » à entendre polyphoniquement comme lieu abandonné et libéré de tout affect) à qui revient le soin d’énoncer la fable de la Guerre de Troie et plus précisément l’épisode l’ayant naguère opposée à son héros (au sens grec de demi dieu), Achille. Une autre Penthésilée, plus jeune, interprétée par une autre comédienne, va vivre « en direct » cet épique affrontement sous les yeux de la première qui le raconte à distance.

Faut-il voir dans cette complexité tant scénographique que dramaturgique le fait que nombre de spectateurs se soient sentis abandonnés par celui qui était censé les introduire en douceur dans les arcanes de ce foisonnement passionnel ? De même que l’aspect souvent braillard de nombre de répliques aux relents hystériques rendant parfois risible par ses excès ce qui se devait d’être ressenti comme tragique (le talent des acteurs n’est pas en cause, c’est là à l’évidence un choix délibéré dû au metteur en scène qui les dirige), a pu totalement déconcerter. Au point de laisser penser à certains qu’il s’agissait là d’une troupe amateur abandonnée à elle-même alors que le but poursuivi était d’exposer crûment au plateau la sauvagerie des pulsions, « ce moment où le corps parle à un niveau d’intensité exceptionnelle ».

Si bien qu’exceptées peut-être les dix minutes où la prêtresse à la voix bien posée viendra vers la fin de la représentation reprendre le fil du combat à la vie à la mort entre Penthésilée et Achille – amoureux fous l’un de l’autre, qui faute d’avoir pu concilier leurs élans passionnels avec la loi des Amazones s’entredéchirent jusqu’à la dévoration – ce foisonnement luxuriant d’effets spéciaux s’est renversé dans son contraire. Au lieu d’immerger au cœur même de la problématique brûlante de l’histoire de cette amoureuse, « déchirée » dans toutes les acceptions du terme, la représentation a été pour beaucoup perçue comme une grotesque farce mal ficelée et interprétée par de piètres comédiens surjouant leur rôle. Jean-François Matignon à qui il serait injuste de faire le procès de metteur en scène foutraque et inaccompli, a semble-t-il seulement pêché d’avoir été trop exigeant dans la construction de l’objet présenté. A l’instar de l’histoire racontée, il le voulait magnifiquement flamboyant… et, in fine, il ne fait – malheureusement – que long feu.

Yves Kafka

La Fille de Mars © Jean-Pierre Estournet

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