FESTIVAL DES ARTS BORDEAUX : RENAUD COJO SE JOUE DES FRONTIERES

FAB – Festival international des Arts de Bordeaux Métropole (FAB) du 5 au 25 octobre 2017 – « Haskell Junction » de Renaud Cojo du jeudi 12 au samedi 21 octobre au TnBA.

Entretien : Renaud Cojo se joue des frontières

Inferno : L’Utopia présente actuellement une rétrospective consacrée à Luis Buñuel intitulée « Un souffle de liberté »… La subversion des frontières, tant réelles que fantasmées, du cinéaste qui brouille à l’envi les limites entre fiction et réalité, semble être sinon votre marque de fabrique du moins votre source d’inspiration. Dans quelle mesure Renaud Cojo vous reconnaissez-vous comme l’héritier des iconoclastes surréalistes ?
Renaud Cojo : Iconoclaste et surréaliste, deux termes chargés… J’associe plus iconoclaste à l’électron libre, d’une élégance rare puisqu’il arrive à trouver chemin dans son propre monde fantasmatique, et ça, ce serait plutôt pour me plaire. Surréaliste aussi bien évidemment, la construction de mes spectacles étant très « personnelle »… mais le geste de l’artiste peut-il échapper à l’univers qu’il porte en lui quitte, pour l’exprimer puissamment, à inventer de toutes pièces le langage qui va avec ? Donc je ne sais pas s’il s’agit d’un héritage, mais pour le moins d’une transmission. Je m’y retrouve dans la façon de produire du trop-plein.

Comme l’artiste surréaliste témoignant d’une grande liberté j’espère pouvoir – au-delà des contraintes actuelles fixées par des impératifs économiques n’épargnant pas le monde du théâtre – faire preuve dans mes créations de cette nécessaire liberté me faisant échapper au désir de séduction auquel serait tenté de se soumettre l’artiste pour trouver audience. Je suis de ceux qui pensent que l’on peut bâtir un monde commun à partir de l’imaginaire, et ce en dehors de toute tentation de séduction. C’est en cela peut-être que je peux revendiquer une certaine filiation avec les surréalistes.

Oui dans « Haskell Junction » vous jouez vous-même des ressources du cinéma (séquences filmées dans lesquelles vous apparaissez) et du théâtre (vrais acteurs sur scène, dont vous) pour créer un objet artistique aux contours délibérément perturbants : où est la fiction vraie et la réalité illusoire ? Subvertir les limites de ce qui nous est donné pour le réel, c’est là la fonction d’un langage poétique dévoilant les abracadabrantes aberrations des constructions politiques ordinaires ?
C’est exactement ça… Cette mixité entre vignettes filmées, film de vingt-cinq minutes, et actions jouées au plateau par les comédiens, constitue le cœur du dispositif. Le projet – parti d’un lieu qui existe vraiment, un théâtre situé à la frontière des Etats-Unis et du Canada, dans la petite ville de Stanstead, dont la scène a été construite délibérément côté Canada et la salle côté Etats-Unis – s’appuie sur la bizarrerie, ici poétique, de la réalité pour m’en saisir dans un cheminement intime tout à fait personnel autour de la question des frontières. Haskell Junction est à prendre comme une démarche onirique pour créer une odyssée paysagère dans laquelle est projetée ma propre fantasmagorie.

Aussi, il m’a semblé important de retourner sur ces lieux où nous avions fait un repérage en juin 2016, pour en février dernier filmer une histoire de cette ville. Une histoire donc à peu de choses près réelle mais à laquelle, comme dans les collages des surréalistes, j’ai enjoint une action jouée au plateau. Ainsi le film réalisé, projeté sur écran, devient-il un élément de la mise en scène en s’instituant motif du jeu des acteurs qui le commentent en direct sur scène.

Le spectacle est en effet [dé]construit autour de plusieurs axes. Un axe performatif avec des acteurs – mais pas seulement puisqu’il y a aussi une jeune performeuse produisant un geste quasiment unique tous les soirs – et une narration très éclatée dont le sens est « délivré » par le film qui donne à saisir les enjeux du plateau, les images projetées étant commentées en live par les acteurs sur scène.

C’est là effectivement l’inverse des politiques qui cultivent non la déstructuration – langage d’ordre poétique – mais la systématisation visant à produire un discours formaté d’ordre politique dont la finalité immédiate se résume au satisfecit des électeurs. A l’inverse, ma narration telle qu’elle est exposée au plateau ne produit aucune sanction immédiate mais a pour ambition de créer un cheminement personnel qui a besoin lui de la durée. Comment une forme délibérément éclatée produit-elle à plus ou moins long terme un trouble générateur de sens ? C’est cela la question qui m’intéresse au théâtre : le cheminement individuel qui naît de l’expérience du trouble.

Si, par le biais du cinéma, vous convoquez les images pour nourrir votre proposition, vous accordez tout autant une grande place à la musique renouant en cela avec « Low/Heroes, un Hyper-Cycle Berlinois », donné à La Philharmonie de Paris mais aussi l’an dernier à l’Auditorium de Bordeaux. En quoi la musique est-elle l’autre langage du dévoilement ?
A la différence des images, la particularité de la musique c’est qu’elle n’est pas enregistrée mais interprétée en live par un musicien multi-instrumentiste qui joue ici de la guitare. De plus, le traitement du son et du bruitage se fabrique aussi directement. Cette enveloppe sonore – pour moi essentielle – participe de mon désir de construire des objets essentiellement organiques. J’apparente volontiers la présence du son à un sixième comédien.
Le son et la musique véhiculent eux une immédiateté qui, de par leur rythme et leur fonction hypnotique, saisit le corps du spectateur dans sa totalité et pas seulement dans son esprit. Ils participent à la création d’une communauté rappelant celle des tribus ancestrales qui réalisaient leur unité autour de la danse et du rythme. Peut-être y a-t-il là, dans cette importance donnée à la musique, une trace d’approches anthropologiques. Le sens n’est pas exclusivement la résultante de l’intelligence qui chemine mais aussi le produit du ressenti vécu lui dans l’immédiateté de l’instant de la représentation.

On terminera par une question à résonances peut-être plus personnelles… Jouer ainsi, non sans une jubilation palpable, avec les limites, que ce soit celles des frontières étatiques ou celles de la fiction et du réel, semble tout… sauf anodin. Qu’est-ce que cela nous – vous – apprend sur l’obscur objet de votre quête identitaire ?
(rires) Peut-être qu’au travers de cet éclatement tous azimuts je cherche à rassembler les pièces de mon propre corps pour tenter d’y comprendre moi aussi quelque chose à cette vie qui parfois nous échappe… A l’âge que j’ai aujourd’hui, je commence à rêver de façon plus assidue : mes nuits sont un peu plus longues, mes rêves se nourrissent de mon quotidien… qui nourrit à son tour mes rêves. J’arrive à me saisir de mes nuits et de mes jours pour construire mes créations qui peut-être en retour m’éclairent sur ma propre construction. La quête identitaire, déjà amorcée il y a longtemps en prenant un alias, se poursuit ainsi au travers du geste de l’acteur – je suis aussi sur scène… – et de celui du « metteur en scène ».

Si j’ai aimé ce projet, c’est que, travaillant avec des personnes que je ne connaissais pas, j’ai été poussé à exprimer mes rêves et fantasmes. En effet pour pouvoir s’entendre sur des rêves communs, il était nécessaire de « se » parler. C’est là peut-être où se situe la vraie jubilation : dans cette rencontre avec les univers différents portés par les autres acteurs, chacun a été amené à « découvrir » – en lui et dans les autres – d’autres pistes à explorer.

Entretien réalisé par Yves Kafka,
Bordeaux le 5 octobre 2017.

Haskell Junction – Photo Frederic Desmesure

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