TRIBUNE : EMMANUEL MACRON, L’ARTISTE ET LA FACE TRAGIQUE DU HEROS

TRIBUNE : Emmanuel Macron, l’artiste et la face tragique du héros

Dans sa recension critique de l’ouvrage de Nathalie Heinich L’élite artiste pour la revue Esprit en 2006, Jean-Marie Schaeffer écrit : « […] le héros culturel est un médiateur : il ancre la société dans une réalité qui est à la fois plus «fondamentale» que la réalité humaine et qui est néanmoins créée selon les voies d’un faire qui reste humain. Il est donc intermédiaire entre deux ordres de réalité entre lesquels il établit un lien au profit de l’humanité. Mais du même coup, il est lui-même irréductible à sa part d’humanité. » Le défaut de cette vision très générale et vieillie, qu’il faut rapporter au défaut principal de l’ouvrage de Nathalie Heinich, c’est qu’elle n’établit pas de distinction entre les arts, et donc pas de distinction dans le « degré d’héroïsme » entre musicien, écrivain, et ce qu’on nommerait aujourd’hui un « artiste-plasticien ».

Historiquement, le prosaïsme et la vénalité des arts visuels, qui s’originent dans la peinture et la sculpture, sont hiérarchiquement placés plus bas que l’idéalisme et le désintéressement de la musique et de la poésie, non seulement pour leur lien trop évident aux réalités mondaines, mais également pour leur destination ouvertement (mais non pas exclusivement) marchande. Jamais cette vérité n’a été aussi criante qu’à l’âge de l’ « art contemporain », de cet art qui ne semble exister que par et pour un marché globalisé, qui joue et jouit à plein des ressorts du capitalisme. Alors que l’observation de Guy Debord selon laquelle « la domination de la société par « des choses suprasensibles bien que sensibles », qui s’accomplit absolument dans le spectacle, où le monde sensible se trouve remplacé par une sélection d’images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence » n’a rien perdu de son actualité, il faut également rappeler ici des mots de Lucien Goldmann introduisant Georg Lukács, parlant de « l’expérience personnelle de l’écrivain qui, comme tous les créateurs, devient dans la société productrice pour le marché un personnage problématique par excellence, par le simple fait que, d’une part, il continue à s’intéresser en premier lieu à la valeur d’usage, à la qualité de ses œuvres, alors que pour tous les producteurs « normaux » dans cette société, la qualité n’est qu’un détour secondaire pour atteindre la seule vraie fin importante, la valeur d’échange purement quantitative et que, d’autre part, il ne saurait pas non plus, s’il veut subsister, orienter son activité exclusivement vers la valeur d’usage, la qualité de ses œuvres en ignorant totalement la valeur d’échange, la possibilité de les vendre comme marchandises, qui lui assurera un minimum de revenus1. »

À l’heure où Jeff Koons nous offre un bouquet de tulipe dont personne n’a voulu et qui suscite un rejet presque unanime (on ne compte plus les pétitionnaires à son encontre), l’écart entre artistes globaux du Kunst Kompass et d’une population disséminée sur tout le territoire d’artistes précarisés qui n’apparaissent sur aucun radar, qui n’ont jamais vu la couleur des subsides de l’État, semble indépassable, Emmanuel Macron nous révèle à quel point la vision du monde qui semble le guider est archaïque, en opposant « ceux qui ne sont rien » à « ceux qui ont réussi », et en appelant de ses voeux, ventriloquant au passage Christine Ockrent, de nouveaux « héros », se positionnant certainement, pour lui-même, comme le premier d’entre-eux. Ce qu’oublie Emmanuel Macron, c’est que l’on a toujours su que le héros, même épique, peut avoir (et il a très souvent) une face tragique, car comme l’a dit l’empereur grec Solon « la cité périt de ses hommes trop grands », et on sait quel a été le destin d’Oedipe après avoir libéré Thèbes de la Sphinge… Au regard des mots de Goldmann, les auteurs au sens le plus large qui ne vivent pas de leur art sont autant de héros tragiques, faisant un don d’une valeur incommensurable à la société et relégués dans le même mouvement dans ses marges.

Yann Ricordel

1Lucien Goldmann, « Introduction aux premiers écrits de Lukacs », in Georg Lukács, La théorie du roman, Paris, Denoël, 1968, p. 182.

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