« NETWORK », LA VIRTUOSITE D’IVO VAN HOVE

Londres, correspondance.
« Network » – mise en scène d’Ivo Van Hove – d’après le script de Paddy Chayefsky, adapté par Lee Hall – National Theatre Londres – En ce moment.

« I’m mad as hell and I can’t take it anymore » scande Howard Beale, invitant ses téléspectateurs à en faire de même en la jetant à la face du monde par leur fenêtre, dans Network film écrit par Paddy Chayefsky et mis en scène par l’incroyable Sidney Lumet. Network, film sublime d’intelligence, raconte ainsi la manipulation des médias, dans les années 70. Les dirigeants de la chaîne UBS alors qu’ils allaient remercier le charismatique Howard Beale pour ses services, décident de le maintenir en place. En effet, Beale a annoncé son suicide prochain en direct à cause de son licenciement. L’annonce provoque un raz de marée et bon nombre de téléspectateur s’entiche de ce présentateur. Il devient une figure majeure d’influence. On lui fabrique une émission sur mesure, au cours de laquelle entre transes prophétiques, insultes au capitalisme et plus largement à la société et jurons choquants, il fascine et pousse l’audience à la rébellion.

Adapté du film par Lee Hall, la mise en scène d’Ivo Van Hove offre ici une fabuleuse expérience au spectateur tout en conservant l’aspect prophétique du scénario. Tout est ainsi conçu pour le dérouter. Reprenant les grands aspects de l’intrigue, il l’actualise. Des spectateurs placés sur l’immense plateau dinent, rappelant la cour française au XVIIe sur scène, des écrans disséminés sur le plateau reflètent diverses images de la scène mais aussi mêlent années 70 publicités, et figures actuelles politiques, dont un géant en fond de scène, sur lequel se tient une partie de l’équipe technique, au centre un plateau type journal télévisé en rond de UBS, l’avant-scène se prolonge jusque dans le public et permet une avancée au sein des spectateurs, à l’image d’Howard Beale touchant des millions de personnes, ou de n’importe quel réseau social actuel, côté jardin, une salle entièrement vitrée, se métamorphose en loge ou salle de presse. Une fois encore une magnifique scénographie signée Jan Versweyveld qui, contrairement à d’autres mises en scène d’Ivo Van Hove comme celle d’Obsession que je n’ai pas chroniquée tant elle m’a déplue, ou encore celle d’Hedda Gabler, semble fonctionner et totalement justifiée.

Pléthore donc d’actions diverses à regarder sur le plateau, de mouvements qui perdent le regard du spectateur à la fois plongé dans l’intrigue et dans les écrans mais aussi accroché, et avec un certain voyeurisme, par le public installé sur scène. Les écrans renvoient sans doute ainsi la multitude de points de vue, à la démultiplication de l’information, d’images. Des actions scéniques par conséquent filmées en direct dont certaines (comme dans son magnifique Kings of war) sont renvoyées au hors-scène, l’une se déroule d’ailleurs sur les bords de la Tamise derrière l’une des entrées des coulisses du National Theatre rappellent fortement les téléréalités et autres manipulations médiatiques : sommes-nous alors à Londres ? New-York ou encore l’intemporalité du propos par son absence de référent temporel et situationnel.

Jouant du fléau de la capacité actuelle à zapper et de la propagation de l’absence à maintenir une attention continue, Ivo Van use différents moyens pour nous projeter sur une scène saturée, emplie de médias diverses allant jusqu’à projeter des extraits de twitter préenregistrés par des futurs spectateurs devenus personnages hurlant à l’appel d’Howard Beale  » I’m mad as hell… ». La fusion réussie du multimédia et de la réalité de la scène dans cette satire de notre société est totale. Accentuée par certains aspect du script prophétique, et toujours d’actualité, dans lequel Chayefsky montre des personnages ambitieux, capable de tout pour faire de l’audience et même à utiliser des terroristes. Les spectateurs sur scène, qui se voient servis de trois plats pendant le spectacle, se retrouvent pointés du doigt comme les autres par Howard Beale face à leur inertie, leur absence d’engagement. La frontière entre réalité et théâtre se veut d’ailleurs partiellement abolie à telle point que le spectateur, voyeur, se laisse glisser imperceptiblement dans cette expérience hors norme.

Si la scénographie et la mise en scène virtuose d’Ivo Van Hove permettent de brouiller les frontières entre réel et spectacle, spectacle devenu réel, ou plutôt réalité actuelle devenue un théâtre improbable, l’omniprésence du personnage hautement théâtral d’Howard Beale, y est pour beaucoup. Et l’interprétation explosive et démentielle (dans tous les sens du terme) de Bryan Cranston en nouveau messie du petit écran également. Ainsi, le jeu précis de Cranston alterne entre enthousiasme chaleureux, comique incisif et glaçant, personnage terrifiant aux paroles lucides et insensées à la fois, auxquelles le spectateur peut alléguer un fondement de vérité par référence au network actuel. Entre folie furieuse et accent de vérité, le visage d’Howard Beale apparaît inlassablement, face caméra, en gros plan, la figure congestionnée, buriné, contractée de colère, de prophétisme, haranguant les spectateurs devant un système oppressant.

Mais la finesse de l’interprétation de Cranston réside dans l’effeuillage de l’humanité de son personnage qui n’est plus exclusivement un dément exploité par des cadres à but lucratif mais aussi un homme de conviction, accablé, et décidé à broyer la machine. Son jeu très physique n’altère en rien la délicatesse de l’homme brisé, pugnace qu’incarne Beale. Homme qui se débat contre le monstre télévisuel et, au-delà de cela, contre la farce de tout un système, façonné par la manipulation honteuse qu’exerce les médias, quels qu’ils soient, influençant notre façon de penser, nos croyances. Ce double jeu d’adresse, face caméra et public réel, permet à un Cranston envoûtant d’abolir petit à petit le quatrième mur jusqu’à se retrouver sur les genoux de spectateurs. Cette barrière franchie, l’expérience étourdissante se poursuit à l’image de nos vies inlassablement happées par différentes informations, images, idée, surgissant de toutes parts. La crudité des lumières blanches, bleuâtres puis des stroboscopes viennent accentuer la hargne du personnage, sa conviction prophétique contrebalançant des scènes plus intimes, à la lumière chaleureuse d’intrigues secondaires. Divers sons résonnent également et désorientent l’audience : fourchettes des spectateurs, flashs infos, bande son.

Howard Beale pointe du doigt notre déshumanisation progressive, derrière les multitudes d’écrans comme autant d’injonctions sur le que penser, que faire, des médias ; à l’image des autres personnages comme Diana, biberonnée aux émissions télévisuelles, personnage immoral et supposé glacial, ambitieux, incarné par dans cette pièce une Michelle Dockery bien peu convaincante, le directeur des informations, le brillant, Douglas Henshall qui se perd dans sa liaison avec Diana, ou encore Richard Cordery en PDG effrayant, obsédé par les chiffres et prêt à tout. Les intrigues secondaires se dissolvent rapidement au regard du drame humain d’Howard Beale même si elles ont toutes trait à celle du présentateur. A cela, il faut noter des touches comiques bienvenues qui enlèvent l’intrigue. Mais surtout le spectateur, devient complice de la supercherie et de la manipulation, jusqu’à l’inéluctable fin tragique.

Influencé lui-même par la scénographie, l’injonction à participer mais aussi dans les images livrées en pâture : Trump qu’il se surprend à huer, Obama à acclamer, le slogan qu’il reprend, les applaudissements commandés, le spectateur se regarde s’enfoncer insensiblement sur le terrain dangereux de ces manoeuvres médiatiques qui portent certains individus aux nues et dépouillent les autres de leur liberté de penser. Tout est mis à contribution vers cette tranquille descente et contemplation de lui-même. Longue mise en abyme du spectateur se regardant assister au spectacle, par le biais de la caméra et faire partie du spectacle. Mise en abyme de cette société de spectacle qui s’oublie et à laquelle nous participons tous, inapte à détourner notre regard de ce plateau. L’occasion de rappeler ce qui se profile derrière les diatribes de Beale, l’appel à être, à empêcher les marionnettistes assoiffés de biens de broyer notre humanité dans l’outil technologique, de nous abreuver d’inepties ou pires encore d’utiliser l’horreur, comme le terrorisme, pour nous maintenir dans une forme odieuse de spectacle, de nous endormir doucettement dans le divertissement, d’arrêter la machine à broyer tout individu de rendement, incapable de faire de l’audimat dans ce cas-ci de poursuivre sa lancée. Tout comme Beale s’exclame : « I’m a human being, goddammit ! My life has value. »

Delphine Leroux

Spectacle complet mais des retours sur le site et le friday rush permettent de trouver des billets : https://www.nationaltheatre.org.uk/shows/network

Images taken by Jan Versweyveld – Photos Jan Versweyveld

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