« POINT D’INFINI » : MORTELLE RANDONNEE DE LAURENT LAFFARGUE, A LA PEINE…

 » Point d’Infini  » texte et mise en scène et interprétation de Laurent Laffargue – TnBA, Bordeaux – du 16 au 20 janvier 2018

Mortelle ballade de Laurent Laffargue, à la peine…

Faire d’un trauma ancien (la mort de sa jeune épouse) matière de sa nouvelle création – écrite, mise en scène et interprétée par lui-même – est pour un artiste un risque courageux à plus d’un titre. C’est en effet exposer sous les sunlights une part de soi appartenant à l’intime atemporel. Pour sa première, donnée sur la scène du TnBA, le Bordelais Laurent Laffargue accepte de se livrer à cet exercice « à corps perdu » risquant ainsi, consciemment ou inconsciemment, la double peine : celle de refaire surgir les maux anciens sans pour autant s’en affranchir, et celle de passer à côté d’un sujet brûlant, fût-il le sien. Et au terme d’une heure trente d’un ennui solide comme la mort, le verdict semble sans (r)appel : hélas, trois fois hélas, là, tout n’apparaît qu’aux limites – trop souvent franchies – de la guimauve insipide, de la littérature de gare et des ficelles dramatiques grosses comme les cordages d’une croisière Walt Disney.

Tout le monde n’est pas Steven Cohen qui, dans sa dernière performance – créée en juin 2017 à Montpellier-Danse autour de la disparition de son ami dont le nom d’Elu semblait prédestiné – propose un rituel sans concession le poussant jusqu’aux extrêmes de la pratique de son art. En effet, invité par Rodrigo Garcia, le performer sud-africain ayant pour un temps jeté les amarres à Bordeaux, excelle dans l’art de « trans-cendre » la mort de son amant dont le deuil est de l’ordre de l’impossible en faisant exploser les codes de la convenance. « Je vais incorporer ta mort à ma vie », lance-t-il à l’adresse du disparu, et, joignant le geste à la parole dans une iconoclaste eucharistie profane, il porte à ses lèvres désirantes une cuillérée des cendres funéraires en l’accompagnant de ses mots pleins d’amour contenu : « Tu es enterré en moi, Elu. Je suis ta tombe. »

Tout le monde non plus ne peut être Marguerite Duras qui dans « La Douleur » rendait compte d’un épisode particulièrement tourmenté de sa vie passée. Celui où son mari, l’écrivain Robert Antelme, fut arrêté et envoyé en camp de concentration alors qu’elle développait une relation secrète avec son ami poète, et que, pour tenter de le sauver d’une mort imminente, elle liait une relation trouble avec un agent de la Gestapo. Grâce à son talent d’écrivaine, elle faisait de ce moment personnel vécu dans les affres de la douleur une œuvre d’art à part entière.
Certes, en prenant ces références, on place la barre très haute… Mais le fait d’avoir eu à souffrir de ce qui est le lot ordinaire de la condition humaine – disparition réelle ou séparation radicale d’avec un être cher – ne justifie aucunement la moindre « concession » aux exigences artistiques : on ne peut faire théâtre avec les seuls bons sentiments, ces derniers seraient-ils accommodés d’accents rocks à la sauce contemporaine pour bien souligner au fluo qu’on ne colle aucunement avec le pathos.

Occupant le centre du plateau tournant, derrière un rideau métallique noir qui se lèvera au bout de quelques minutes après avoir projeté sur l’avant-scène le protagoniste hagard – plus tard il apparaîtra le visage à moitié couvert de terre, et c’est le spectateur qui s’en trouvera atterré -, un lit drapé de noir où, au gré des figures successives, la morte réincarnée et le toujours vivant amant déchu se livrent à une ballade ponctuée par des enlacements et des rejets incessants. Les jeux de l’amour tiraillé – dans ce huis clos aux allures de bonbonnière – entre attirance et répulsion sont réifiés dans un décor qui, au niveau de son design – Laurent Laffargue nous a là habitués à cette qualité – est « raccord » avec son propos. Mais là où le bât blesse – et pas qu’un peu – c’est d’abord le texte d’une pauvreté avérée (il se voudrait poétique mais n’est le plus souvent qu’une litanie d’images éculées), et, renforçant cette impression de ratage, l’interprétation des plus convenues (aussi bien la masculine que la féminine qui se rejoignent dans leur obsolescence partagée), l’un et l’autre bien en-deçà des exigences à attendre d’un spectacle programmé dans un CDN.

Quelques morceaux choisis de ces « nocturnes » qui défilent comme les fragments d’une passion interrompue… Quel est ce monstre qui te tape ?… Laisse-moi je suis partie…. Je respire la mort… L’homme ne ment pas tant qu’il sait rêver… Enlève tes lunettes, le jour reviendra… Je vis chez toi. J’ai installé un lit sur un champ de marguerites, tes fleurs préférées. Repose-toi mon amour. Je supplie le temps de revenir en arrière. Donne-moi la pluie qu’elle me lave de mes larmes…

Et puis, puisqu’il faut bien émailler le discours de répliques moins midinettes, on entend ces mots qui se voudraient libres mais qui retombent ici à plat (n’est pas Charles Bukowski qui veut)… Aujourd’hui j’ai rencontré une fille… J’aime l’alcool, l’ivresse… Tu penses qu’à ta gueule… Non je ne pense qu’à toi… Je parcours le cœur gros la nuit éveillée… Et – jusqu’à la mise en jeu qui dérape… – c’est par le truchement d’un portable que la voix de la défunte nous parvient… Je portais des lunettes noires moi aussi… Et elle se met à virevolter entourée de voiles suggestifs, écho subliminal (?) à la danse des sept voiles de Salomé dont le résultat serait de la rendre à la vie… Suivre le reflet d’une étoile jusqu’au bout de l’océan… J’ai rendez-vous avec la mort, celle des autres… Toutes les nuits ne me parlent que de toi. Quand j’étais près de toi, tu me manquais déjà. Salaud de Charon [sic, référence « savante » au vieillard passeur de l’âme des morts]. Disparaître à jamais avec toi. Regarder dans la même direction, c’est aussi bien que de se regarder face à face… De nouveau, la communication téléphonique se rétablit… Mon cœur te désire encore même si t’es un gros connard. T’es une merde. Tu cours à ta chute.

Et là l’ange déchu, devenu l’ombre de lui-même, exhibe avec une complaisance non dissimulée sa dégaine destroy… Trois café-calva. Double Ricard. Deux autres suivent. Je suis même pas bourré. Vin rouge, une bouteille de blanc. Jusqu’à 18h30. Après je ne sais plus. Ce matin, je pense à toi et je pleure. J’ai vu passer une hirondelle. J’ai essayé de t’oublier. Je regarde le monde en noir et blanc. Vivre c’est un scandale à accepter… Je n’ai que trois heures par jour. Je séduis, jeune ou vieille… Aujourd’hui il fait très beau mais il pleut dans ma tête… D’un accident est née la vie (là on entre carrément dans des références empruntées à la cosmologie…). Tu ne vois qu’un côté de la terre, comme la lune. Pense à toi. Laisse le soleil te donner la lumière.

Je t’ai cherchée longtemps. Je me suis retourné sur une fille… Tu es sûr ? Ce n’est pas moi que tu cherchais mais l’amour que je te donnais. Ne laisse aucun espoir t’échapper, c’est ce que te dit ton ange gardien… Et, clou final, il la projette sur le lit de leurs ébats passés… pour étrangler à jamais ce fantôme envahissant. Elle meurt – une deuxième fois – après lui avoir caressé tendrement le visage. Ainsi ce happy end est-il accompagné des mots lénifiants qui vont avec : Ton absence est compensée par ta joie que je n’oublierai jamais. Je trouve la paix. L’équilibre est une quête. Point d’Infini… Le héros – triomphant de sa perte – la serre dans ses bras. Noir.

Si des applaudissements retentissent – il y en a eu -, il y a fort à parier qu’ils émanent en grande partie des fans inconditionnels du microcosme bordelais qui s’est constitué autour de la personnalité marquante et marquée de Laurent Laffargue. En effet, on se demande vraiment l’intérêt artistique que l’on peut trouver là à un tel étalage d’évidences énoncées de manière pompeuse et complaisante. Quant aux interprètes – lui, qui affiche avec ostentation et une certaine jouissance à fleur de peau sa silhouette d’homme ravagé par un chagrin ancien et elle, qui respire une superficialité sans accroc – ils sont à la hauteur du texte servi.

Nous avions beaucoup aimé de ce metteur en scène « Molly Bloom », adapté à partir du texte de Joyce, ou encore en décembre dernier au Glob Théâtre de Bordeaux, sa mise en scène de « Jester » à partir de la libre adaptation d’un roman-monde d’un écrivain américain, David Foster Wallace. L’un et l’autre spectacle qui partaient de textes à l’écriture au-dessus de tous soupçons de facilité étaient interprétés par des comédiens au ton et au jeu justes – Céline Sallette, pour le très beau texte de Joyce, et Antoine Basler, pour le texte très convaincant de Foster. Laurent Laffargue devrait peut-être approfondir ses recherches sur ce qu’il sait faire de mieux (ses mises en scène) en choisissant des interprètes… qui en soient, et en revenant à de vrais textes. Ne s’improvise pas auteur dramatique qui veut.

Yves Kafka

Photographie Pierre Planchenault

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