QUAND TRENTE TRENTE FAIT DANS LE « MAUVAIS GENRE »

Festival Trente Trente : Soirée du mardi 30 janvier, « Un Chapiteau en Hiver » à Bègles : « Phasmes » Cie Libertivore /  » Il est trop tôt pour un titre » Martin Palisse, Halory Goerger, Cosmic Neman / « Dad is Dead » Mathieu Ma Fille Foundation, de et avec Arnaud Saury et Mathieu Despoisse.

Soirée magique !

« Un Chapiteau en Hiver », à Bègles aux portes de Bordeaux, accueillait mardi soir le festival Trente Trente pour trois formes exceptionnelles, le superlatif étant ici de mise. Sous un chapiteau dressé sur la grande esplanade, écho de ceux qui autrefois accueillaient les Saltimbanques d’Apollinaire, des baladins contemporains vont réenchanter notre vieux monde en faisant fi des limites dans lequel on le contraint. Pulvérisée, la gravité terrestre se fait aérienne et avec elle nous sommes comme délivrés du poids de nos certitudes acquises. Guidés par l’invisible fil rouge « trans-genre » qui coud ces trois formes les unes aux autres, déboussolés à l’envi, nous naviguons en apesanteur.

Phasmes, de la Cie Libertivore – nom qui lui va bien – propose en ouverture de soirée un voyage fabuleux au pays des chimères. Sur fond d’une musique ouvrant aux rêves éveillés, les mondes minéral, végétal, et animal se confondent dans la même entité aux contours mouvants si bien que nos repères vacillent sur la nature de la forme hybride qui prend possession non seulement de l’espace de la piste mais aussi de celui de nos cerveaux tant notre rétine n’en croit pas ses yeux. Est-ce un rocher qui roule ? une sorte de buisson ardent ? une pieuvre tentaculaire ? On ne saurait trop dire à quel genre ces hologrammes vivants appartiennent…

Emergeant progressivement de la semi-pénombre où la forme prend naissance, « elle », « il », se livre à des ébats dessinant sur un sol parsemé de feuilles mortes des arabesques où deux corps bien vivants et entrelacés n’en forment plus qu’un au genre indistinct. Si les phasmes sont ces insectes protéiformes doués de mimétisme qui se confondent aisément avec des branches, des feuilles, des ronces, des écorces, l’attelage improbable de ce duo enchevêtré « sans queue ni tête » (du moins dans une première phase) ouvre à un mode poétique hors-normes. Figures acrobatiques, aériennes ou au sol, où les corps semblent comme des a(i)mants s’attirer irrésistiblement, pour s’éloigner l’instant d’après, voler dans l’espace, glisser l’un sur l’autre, se rejeter, avant de se retrouver unis dans la même étreinte finale. Ces postures aux pouvoirs hypnotiques miment les mouvements du désir, flux et reflux des pulsions qui battent à fleur de peau jusqu’à la chute. Les Phasmes se font alors phantasmes pour célébrer sur l’autre scène la rencontre idyllique de ces deux corps devenus distincts pour mieux s’abandonner librement l’un à l’autre.

Il est trop tôt pour un titre, de Martin Palisse et d’Halory Goerger, se présente comme une fantaisie apparemment légère évoluant insensiblement vers des contrées traversées par des propos des plus percutants, réflexions ayant statut de mise en abyme de la forme artistique présentée. Là encore, la frontière entre les genres – simple divertissement ? manifeste pour un art du cirque ? – se trouve brouillée à l’envi… D’entrée une grande liberté de ton est affirmée. Dans un clin d’œil malicieux adressé au public devenu instantanément complice, les artistes sont précédés sur la piste par le son des fameuses trompettes de Maurice Jarre chargées d’annoncer les spectacles du prestigieux festival In d’Avignon… Ainsi l’injustice – inhérente à un droit de préséance qui n’a pas lieu d’être dans un espace où tous les artistes ont vocation à être honorés « sans distinction » – étant réparée, la fête peut commencer…

Sur la piste un jongleur attentionné se livre à l’art du jonglage, avec un certain bonheur même si celui-ci n’est pas directement visible sur son visage impassible tant il semble tout entier absorbé par le trajet suivi par ses balles. De même son enthousiasme intérieur semble peu partagé par son partenaire, troubadour désabusé qui le toise de haut tout en cherchant sa propre inspiration. « L’utilité sociale du jongleur restant à définir », dixit le troubadour, le ménestrel lui explique doctement et avec une condescendance appuyée l’étymologie occitane du mot « troubadour » qui contraste en tous points avec celle de « jongleur », simple bouffon, lâche-t-il du haut de sa science. Sans nullement s’émouvoir, le jongleur lui répond silencieusement par un jeu de balles articulé comme un langage. Leur « dialogue » savoureux amène le troubadour à camper sur ses positions de dominant en prétendant que le rôle du jongleur se réduit à produire des images… non qu’il le mette sur le même plan qu’un projecteur… Echos lointains du clown blanc et de l’Auguste, les rôles semblent immuablement distribués…

Trois petites boules blanches lancées en l’air… Le troubadour s’échine de son côté à trouver un titre pour leur spectacle – titre qui ne vient pas malgré ses lamentables essais chantés – pendant que le jongleur, lui, continue imperturbablement à lancer et à rattraper ses trois petites balles avec innocence. Et là se produit la bascule… Soudain l’évidence apparaît au troubadour : Il n’y aura pas de titre, pas de tigre, pas d’animaux… Il y aura trois balles blanches et on sera attentif… On ne se posera pas la question si c’est de la musique ou de la danse… Non, on est là pour qu’il se passe quelque chose…ou pas… Il n’y aura pas de clown non plus… pas de trapéziste… pas d’entracte pour se gaver de glaces… Un cirque naîtra… Un cirque débarrassé de ses résonnances militaires (les régimes totalitaires aiment le cirque)… On renouera avec le temps « béni » où les cathédrales étaient des lieux partagés en commun, des lieux de l’art vivant et non pas celui d’un spectacle du dimanche matin face à un mec au regard de cocker qui se vide de son sang…

Ainsi, ce manifeste pour un cirque débarrassé de ses dérives « spectaculaires », saisissant retour sur images éclairant la forme minimaliste présentée, vient-il à point nommé conclure cette performance où la fantaisie créative se fait le porte-parole de vérités troublantes. Un hymne subtile aux « arts vivants », stimulant autant que rafraîchissant par ces temps de surenchères bling-bling jusqu’à l’écœurement. Que vive l’art « à trois balles »… un art pauvre riche de lui-même.

Dad is Dead de Mathieu ma fille Foundation, se révèle être le clou d’une soirée ayant déjà porté à un très haut niveau les arts de la forme courte. Arnaud Saury et Mathieu Despoisse, comédien et circassien unis par une complicité « palpable », livrent là un numéro de très haut vol à valeur réflexive jubilatoire. Juchés sur le pédalier d’un vélo devenu le divan de leurs confidences « en tous genres », ils gardent imperturbablement l’équilibre sur leur engin qu’ils drivent avec leurs pieds, avec leurs mains ou encore déportés chacun de part et d’autre du cadre comme pour faire la nique aux lois établis de la gravité sociétale. Dans des positions les plus improbables, jouant en « tous sens » avec les pédales, se chevauchant à l’envi tout en effectuant leurs tours de piste à une vitesse cadencée par le flux et reflux de leurs échanges, ils nous subjuguent tant par leurs prouesses acrobatiques que par l’intensité de leurs propos d’une acuité d’autant plus redoutable qu’elle s’énonce sur le ton de la conversation tranquille. Du très, très, grand art…

Le cercle de craie circassien tracé impeccablement au sol dicte la trajectoire de cette bicyclette qui échappera par ailleurs à toutes règles de conduites normatives. Mathieu Despoisse, la figure barrée de la magnifique moustache à la papa des cyclistes d’antan, les mains hiératiquement posées sur le guidon est à la conduite tandis qu’Arnaud Saury, assis gracieusement en amazone sur le porte-bagages, lui confie son désir de banane (verte et issue du commerce équitable) tout en laissant sa main explorer avec envie et légèreté le buste et plus si affinités de son partenaire… qui remet poliment à sa place ladite main égarée. D’emblée, l’humour lié à ces badinages d’homos (sapiens) affranchis de tous tabous nous ravit comme un air frais balayant les relents nauséabonds des débats viciés sur les droits des homosexuels à assumer pleinement leurs penchants.

Le sérieux de la conversation n’a rien à envier en intensité à celui des Précieuses de Molière, sauf que là c’est un second degré permanent traversé de part en part par un exquis humour licencieux, désarmant par avance toute tentative de récupération beauf. La leçon de prononciation de « banane » délivrée à Arnaud par Mathieu appelant à son secours banana Mouskouri, est un fleuron du genre. Tous les sujets seront ainsi débattus de manière badine mais oh combien (im)pertinente.

La différence à faire entre les impacts environnementaux de Max Havelaar, enseigne du commerce équitable, et de Nestlé, empire multinational à visée hyper lucrative, donne lieu à repenser la répercussion des actes anodins de consommation sur l’avenir de notre planète. Etre militant en mettant en adéquation nos actes et nos pensées… Mais aussitôt énoncée cette antienne écolo politiquement correcte est dégommée par une saillie irrévérencieuse qui la déshabille de ses impératifs catégoriques : les pauvres non seulement ils puent mais ils polluent, qu’ils arrêtent avec leur flûte de Pan échappée des Cordillères des Andes, qu’ils arrêtent de taper leurs femmes… Et la conclusion provisoire – on n’a pas prise sur le monde, les peurs elles se logent dans le cerveau reptilien – est actée par un regain de rétropédalage désopilant : à chacun sa pédale, on avance…

Il n’y a alors qu’une roue à franchir pour aborder la question qui fait toujours débat du mariage pour tous et de la peur qu’il engendre dans l’opinion. Les pédés ça fait peur… Le père de famille lambda se dit que si son fils est pédé ou sa fille gouine, c’est l’évolution de la race qui est compromise… et tout ça de manière bénévole bien sûr. Il y a cinquante ans quand les pédés descendaient dans la rue c’était pour dire : on existe, oui on est des monstres, et basta ! Cinquante ans après, ils descendent toujours dans la rue mais c’est pour faire entendre qu’ils veulent ressembler aux hétéros en épousant leurs mœurs, leurs désirs de mariage plan-plan et de Scénic, « le monospace familial qui réinvente le quotidien »… Certes mais la menace plane toujours sur eux. Quand on entend des slogans comme les pédés au bûcher, on se dit que la solution finale est encore dans les têtes de certains… Certes, dans les années 70 les slogans étaient quand même plus sympas, je suis pédé et mon secret de beauté est de me faire enculer avait plus de classe… Saillies iconoclastes distribuées bénévolement au service de vrais débats de société.

Quand, croquant par les deux bouts une banane mûre et pas bio – le comble de l’hérésie – Arnaud dessine sur un carton pour une manif les noms d’Adam et Dave, on se dit que la boucle est bouclée et que l’image du paradis terrestre cohabite désormais dans nos têtes avec l’évolution des genres. L’apéro final où les canettes de bière sont décapsulées grâce à la force motrice des rayons des roues en action, cristallise l’humour déjanté de la représentation hors-normes offerte par ces deux champions hors catégorie. Leur vélocité hautement spirituelle résonne durablement comme une invitation « à boire des coups, à refaire le monde » sans retenue aucune, mais avec l’humour et la sérénité – chevillés aux pédales – qui siéent à ceux et à celles qui entendent bien éviter tout déraillement conduisant à la normalisation de leurs conduites.
Trente Trente fait décidément dans le « mauvais genre »…

Yves Kafka

Festival Trente Trente, directeur artistique Jean-Luc Terrade, Bordeaux Métropole et Nouvelle Aquitaine du 23 janvier au 2 février 2018

Photos : DAD IS DEAD © Pierre Planchenault

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