L’AVATAR DE PEER GYNT ENFLAMME LE THEÂTRE HYPERBOLIQUE DE BOBEE

« Peer Gynt » d’Henrik Ibsen – mise en scène de David Bobée – Carré / Saint-Médard (33) les 8 et 9 mars 2018.

L’avatar de Peer Gynt enflamme le théâtre hyperbolique de Bobée

S’il est des scénographies « spectaculaires » propres à ravir les yeux et les sens, ce sont bien celles réalisées par David Bobée. Le directeur du CDN de Normandie-Rouen, fidèle à lui-même, n’ « économise » en rien les moyens mis à sa disposition pour transformer – après Lucrèce Borgia, présenté en 2015 sur ce même plateau du Carré – la pièce écrite par Henrik Ibsen en une super production composée de tableaux haut en couleurs. Trois heures et demie durant, sans que l’attention ne se relâche, les sens des spectateurs vont être excités en permanence par le foisonnement de compositions à la plastique très étudiée et par l’énergie débordante d’acteurs et actrices, tous solaires. Du théâtre « cinémascope » où rien n’est laissé au hasard et d’où l’on ressort étourdi.

En reprenant ses esprits, une fois dissipée la magie de l’étourdissement, on repense à l’univers du dramaturge norvégien, à ses intentions dramaturgiques au service d’une vision du monde marquée par une critique des conventions rigides qui le régit, et l’on se dit qu’à deux siècles de distance, au-delà des effets technicolors qui caractérisent cette version, l’avatar de Peer Gynt ne fait nullement pâle figure face à la profondeur de son modèle original.

Sur le plateau, au son d’une guitare en live, un décor de fête foraine (on pense au récent Wonder Wheel de Woody Allen) où se détachent une sorte d’immense grand huit montagneux que les protagonistes escaladeront chacun à leur tour, une tête géante de clown couchée de profil sur le sol et servant d’abri, ainsi qu’une vieille caravane qui se délite et qui abritera tour à tour les amours de Peer Gynt (sa mère, ses conquêtes féminines), le tout nimbé dans des lumières savamment dosées pour estomper certains de ces éléments afin de mettre l’un deux en valeur. Immergé d’emblée dans cette atmosphère féérique, le spectateur est en mesure d’accéder… à la démesure du personnage et de ses frasques étayées par un désir de liberté sans retenue.

C’est dans ces décors hors normes que les aventures de ce trublion échappant lui aussi à toute norme codifiée vont se dérouler, empruntant autant au fantastique qu’au réel leurs différents motifs. Car Peer Gynt, être de chair et d’os est un être « fantastique », appelé de par sa nature exceptionnelle à rencontrer des trolls ou autres personnages sortis tout droit des sagas norvégiennes. Ses aventures qui s’étalent sur toute une vie n’ont rien pourtant d’un roman d’apprentissage à valeur laudative. Quittant à la fin du premier acte la ferme natale aux horizons bornés et sa mère (trop) aimante, il y reviendra au dernier acte après avoir parcouru le vaste monde, des déserts africains aux contrées nordiques, sans pour autant avoir dompté son caractère impétueux. Les vers de Du Bellay – « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, Et puis est retourné plein d’usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge » – ne sont donc là aucunement de mise.

Tout commence par le retour de chasse du fils prodigue qui, bouquet à la main, embrasse tendrement sa vieille mère inquiète de l’absence de celui qui « n’est fort que pour le mensonge, son agneau perdu » comme elle l’appelle. Hâbleur et animé par le délire des grandeurs, Peer Gynt proclame qu’il sera roi, empereur… Elle essaie bien de le retenir près d’elle en tentant de le ramener à la raison mais, pour seule réponse, il la fait grimper sur son dos pour lui conter l’histoire du bouc rencontré dans la forêt et auquel désormais il s’identifie. Dès lors, Peer et le bouc ne font plus qu’un et l’histoire de l’un devient celle de l’autre. Première identité volée, et il y en aura d’autres tant son existence réelle se confond avec ses affabulations. Il semble vouloir dévorer à pleines dents le monde qui l’entoure, ce monde qui lui appartient de droit. Ainsi, reluquant la mariée qu’il trouve à son goût alors que les danses battent leur plein et que la bière coule à flots, il invoque le diable et enlève la jeune femme sous les yeux ébahis du mari éconduit. Poursuivi par la meute des paysans armés de bâtons, l’imposant forgeron en tête de cortège, il s’enfuit loin de cet endroit jugé trop restreint pour ses ambitions. Très vite, il renie la femme séduite qu’il abandonne sans remords pour aller voir ailleurs s’il y est, tant ses métamorphoses font partie intégrante de sa personnalité promise à une progression exponentielle que rien ne doit pouvoir freiner.

Et se disant fils de roi, c’est en toute logique qu’il rencontre la fille du roi des Trolls. Juchée sur le toit de son carrosse magnifique à l’allure de tête de cochon géant, elle l’invite à le rejoindre pour échanger un baiser fougueux alors que la troupe des Trolls veut sa peau. Sans aucunement se démonter, il réclame alors au roi, sa fille et son royaume. Comme dans les aventures des héros picaresques, lui en tant qu’anti-héros contemporain doit se plier à certaines épreuves initiatiques comme goûter à la gastronomie locale pour le moins repoussante (mixture de pisse, poils et crachats), s’affubler nu d’un hideux nœud rouge autour du cou, jusqu’à l’épreuve impossible à soutenir : se faire inciser la pupille pour changer de point de vue… Il réussit in extremis à s’extraire de cette situation inconfortable, non sans avoir engrossé l’héritière du roi des Trolls qui donnera naissance « à une bête humaine ».

Nouvelle rencontre féminine. Nouvelle séparation, cette fois-ci en douceur car le motif en est de revenir au pays pour aider sa vieille mère dont la mort s’annonce. La prenant tendrement dans ses bras, au pied de sa caravane à peine éclairée, il use de ses dons de conteur pour lui narrer avec force poésie son entrée au royaume de Saint-Pierre dans un attelage conduit par son fils aimé. Le voyage de sa génitrice étant définitivement conclu, Peer Gynt libre s’envole vers d’autres contrées lointaines.

Fidèle à sa devise, « Etre soi-même », qui l’accompagne comme un viatique incontournable, il raconte ses trafics de « marchandises africaines ». Norvégien de naissance mais citoyen du monde, la traite des noirs l’ayant enrichi, sur fond d’un planisphère géant il proclame son objectif mégalomane de devenir empereur du monde. La réalité le rattrape, dépossédé de sa richesse par les envieux qui l’entourent, il a affaire à des lions « qui lui pissent à la gueule », le ramenant à plus de modestie en menaçant sa vie. La fameuse réplique du Richard III de Shakespeare « Mon royaume pour un cheval », fuse sur le plateau comme une saillie éclairant sa folie à l’œuvre. Parcourant les déserts d’Afrique, il se fait faux prophète pour séduire une courtisane lascive qui le détrousse de ses bijoux avant de le nommer empereur des fous. Mais sa soif de puissance est telle qu’il entend tout recommencer, l’Egypte, l’Assyrie, Babylone, Troie, devenir Zeus, le roi Léonidas. Les panneaux de papier où s’inscrit sa gloire projetée, sont réduits en lambeaux et Peer Gynt – celui qui est soi-même – se retrouve dans un asile d’aliénés. La raison est morte et le noir lui crie à ses oreilles son histoire. « Ma vie pour une corde », s’écrie-t-il.

Viendra après une fabuleuse tempête, mise apocalyptiquement en jeu dans des éclairages de fin du monde, le moment de vérité finale. Revenu au pays pour y mourir dans les bras de la femme qui n’a cessé de l’attendre – réplique de sa mère – mais à laquelle il ne s’est pas pour autant résolu d’aliéner sa liberté, il sera associé au destin d’un oignon qu’on épluche. Belle trouvaille scénique que celle des pelures du poète maître de l’illusion qu’était Peer Gynt – celui qui inventait qu’il inventait tout – retirées une à une comme des peaux devenues désormais caduques. Le chasseur de bouc, le chercheur d’or, l’érudit du temps passé, le prophète du désert, le dandy, tout n’était que pelures…. Condamné à retourner dans la cuillère commune pour être fondu avec la masse, le prince de ses propres chimères devra renoncer à être soi-même, prenant conscience que si ses rêves l’avaient aidé à vivre, que s’il avait menti aux autres pour entretenir ses fantaisies, le moment était venu de reconnaître la lucidité qui ne l’avait jamais abandonné dans son for intérieur. Tout n’est qu’illusions sauf la mort, bien réelle.

Si cette tragi-comédie inventée par Henrik Ibsen au XIXème siècle, trouve là sous la verve créatrice de David Bobée une adaptation « follement » libre, ce n’est aucunement hérésie mais tout au contraire pure fidélité à l’œuvre de départ. En effet on ne pouvait mieux donner à voir et à entendre la vitalité foisonnante de l’œuvre originale qu’en créant un univers d’une beauté fantasmagorique propre à transporter dans un ailleurs poétique aux résonnances fulgurantes.

Yves Kafka

Photos © Arnaud Bertereau

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