FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC MADELEINE LOUARN

72e FESTIVAL D’AVIGNON : Entretien avec Madeleine Louarn – « Le Grand Théâtre d’Oklahama » – 7 au 12 juillet à 15h – relâche le 9 – L’Autre Scène, Vedène.

« Le Grand Théâtre d’Oklahama » ou le miroir de L’Autre-Scène

Inferno : A une lettre près, le titre de votre création est puisé dans le premier roman de Kafka où le personnage, après avoir connu un déclassement social, tombe sur une affiche promettant une réussite fulgurante pour qui sera embauché dans Le Grand Théâtre d’Oklahoma « dans lequel tout le monde peut jouer et où chacun à sa place ». En quoi l’objet de cette promesse – théâtrale – est-il si intéressant pour en faire théâtre à votre tour ?

Madeleine Louarn : On a ouvert la boîte Kafka qui se révèle sans fond tant son univers est riche en résonances, et on en a extrait une citation de L’Amérique pour mettre en abyme les thématiques récurrentes de la faute, de l’arbitraire et du rejet. Quant à « la faute » contenue dans le titre – Oklahama et non Oklahoma – ce n’en est pas une puisque c’est une citation du manuscrit où Kafka écrit Le Grand Théâtre d’Oklahama, récit qui fait référence à un Juif allemand racontant son immigration aux Etats-Unis. On a tenu à intégrer « la faute » comme révélatrice de nos erreurs, là encore une mise en abyme au travers d’un lapsus manuscrit.

Kafka ouvre des horizons qui donnent accès à des champs de possibles insoupçonnés. Nous nous saisissons de ce moment précédant l’embauche, celui où dans l’hippodrome de Clayton chacun se presse devant l’affiche pleine de promesses mirifiques. Les postulants à l’emploi sont accueillis par des anges faisant un bruit infernal juchés sur leur escabeau. Le paradis promis est louche, il y a des raisons de douter de la réalité de l’intégration annoncée. Karl Rossmann, le protagoniste, finira par accepter n’importe quel emploi.

Inferno : Si vous avez choisi pour matière à provoquer l’imaginaire de vos acteurs l’œuvre de Kafka – qui n’est pas un auteur de théâtre – on se doute que ce n’est pas tout à fait l’effet du pur hasard…Quelles affinités électives ce discours littéraire entretient-il avec les situations vécues par les comédiens de Catalyse ?

Madeleine Louarn : Cette situation kafkaïenne de domination, doublée d’une situation d’accusation, résonne chez nos acteurs invités à écrire un journal dans lequel ils notent – avec notre aide, la plupart n’ayant pas accès à l’écriture – leurs commentaires suscités par le travail engagé. Ainsi, un mécanisme de mise en relief par l’œuvre de Kafka de ce qu’ils vivent eux-mêmes – comme le fait d’être montré du doigt, mis en parallèle avec le vécu de l’écrivain annonçant « mon éducation m’a beaucoup nui » – permet de questionner leur ressenti.

Dans Le Grand Théâtre d’Oklahama on a intégré des figures peu connues, appartenant à des récits des dernières années – Recherche d’un chien, , Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Rapport pour une académie… – mettant en jeu des personnages hors normes représentant « la normalité », mi-hommes, mi-animaux, se mêlant au récit de Karl Rosmann. Ces personnages créent des correspondances intéressantes avec les difficultés d’inclusion des comédiens qui, tous différents, partagent le fait d’avoir eu une scolarité compliquée sans parler de ceux qui en ont été exclus du fait de leur déficience. La notion de perception et de compréhension du monde, en lien avec leur rejet dans les marges, les rend très sensibles à cet univers qui entretient avec le leur des concordances. Et même si on s’est refusé à vouloir insérer des revendications sur la vision du handicap, les acteurs eux s’en saisissent pleinement pour apporter de manière tactile quelque chose de tragique et en même temps d’incroyablement vivant à cette situation vécue du handicap.

Inferno : « D’après Franz Kafka », peut-on lire sur le programme. Sous quelles formes les écrits originaux de l’écrivain né à Prague vont-ils resurgir ? Et quelle place trouveront les propres écrits des comédiens dans cette écriture palimpseste ?

Madeleine Louarn : Au départ du projet, on pensait insérer les textes des comédiens, on en a conservé seulement un extrait considérant que l’œuvre de Kafka faisait suffisamment écho. « D’après Franz Kafka », s’explique par le fait que tout en restant le plus près possible de ses écrits, on a procédé à une réécriture – Jean-François et moi – pour porter le texte au plateau afin de faire d’un écrit littéraire un texte théâtral pris en charge en voix off par un personnage-narrateur et sur le plateau par les acteurs.

Inferno : Le théâtre étant le « lieu du spectaculaire », comment le texte est-il mis en jeu ? Quelles ressources scénographiques et chorégraphiques sont convoquées pour le porter jusqu’à nous, spectateurs de théâtre ?

Madeleine Louarn : Pour animer le plateau, on a fait appel à une artiste, Hélène Delprat, plasticienne, peintre, exposant à Caen, à Paris, mais aussi à Berlin et à New-York. On voulait en effet confronter les acteurs à l’univers graphique de l’hippodrome – lieu de l’action – sans le représenter de manière réaliste mais au travers de focales comme les guichets des paris, les tribunes, et la grande affiche par laquelle tout arrive.

Les acteurs ont chacun en charge un personnage porteur d’une question sur cette histoire d’intégration et/ou d’assimilation vécue comme un mécanisme de domination. A vouloir à tout prix faire partie d’un monde, c’est accepter de tout laisser derrière soi de son passé (Le Disparu est le sous-titre de L’Amérique). Cela n’est pas sans écho avec les flux migratoires contemporains où « assimiler » est souvent volonté de faire disparaître l’identité initiale.

Quant à la chorégraphie imaginée par Agnieska Ryskiewicz, elle met en valeur ces espaces qui interrogent la place de ceux qui sont différents, espaces très récurrents chez l’écrivain né à Prague qui écrit « Je suis séparé de toutes choses par un espace creux ». Kafka dont les derniers récits amplifient encore la voix troublante pour la faire résonner jusqu’à nous, habitants d’un début de millénaire secoué par les turbulences d’espaces à trouver pour les « exilés », qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur.

Entretien réalisé par Yves Kafka

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