FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC OLIVIER PY

FESTIVAL D’AVIGNON 2018 : Entretien avec Olivier Py – « Pur présent » (du 7 au 22 juillet à 18h – relâches les 12 et 18 juillet) – « Antigone » (18, 19 et 20 juillet à 11h).

Inferno : Pouvez-vous nous en dire plus sur « Pur Présent » que vous présentez cette année ?

Olivier Py : C’est une pièce en trois parties, une trilogie qui m’a été inspirée par une pièce d’Eschyle. En traduisant Eschyle je me suis rendu compte que j’avais été obligé d’inventer un style qui n’était pas celui que j’employais habituellement dans mes pièces et j’ai eu envie d’écrire un spectacle à partir de ce style-là. Ce sont donc trois tragédies au sens eschyléen, mais trois tragédies contemporaines. La première se passe dans une prison, la deuxième dans une banque et la troisième dans une rue. On touche là tout le spectre social, la thématique de l’argent, du monde économique qui supplante le politique. La violence économique est très présente et on la voit dés son origine dans la banque, jusqu’à ses conséquences les plus intimes.

Inferno : Tout comme pour « Eschyle, pièces de guerre » vous prenez le parti de jouer trois tragédies avec très peu de moyens et une configuration scénique assez particulière. Pourquoi ce choix qui tranche radicalement avec d’autres de vos spectacles, plus baroques et flamboyants ?

Olivier Py : J’ai besoin des deux ! Par moments du flamboyant et par moments de la pauvreté. C’est vrai que j’étais très heureux de ce qu’on avait fait avec les pièces de guerres et j’ai voulu refaire quelque chose dans cet esprit-là mais qui soit issu de ma propre écriture, dans la même mise en scène et avec le même style littéraire que j’avais utilisé pour la traduction. Et puis ces formes permettent de tourner davantage, d’aller dans des lieux qui ne sont pas forcément des théâtres. Cette mobilité renforce le rôle social du théâtre qui devient dès lors plus évident qu’avec des spectacles qui sont de grandes machines très difficiles à transporter.

Inferno : L’envie de plus de légèreté ?

Olivier Py : Oui ! et j’aime aussi travailler sur des formats beaucoup moins spectaculaires et qui reposent sur le rapport entre le texte et l’acteur avec une certaine aridité. J’ai réellement besoin des deux formes.

Inferno : Comme un écho à « Pur Présent » vous présentez « Antigone ». Qu’apporte le travail dans le milieu pénitentiaire sur un tel texte ?

Olivier Py : Voilà trois ans que je travaille à la maison carcérale du Pontet donc ce n’est pas nouveau pour moi, mais Antigone est le projet le plus réussi avec les garçons du Pontet. L’année dernière nous l’avions joué à l’intérieur de la prison mais sans public puisque même les familles ne pouvaient assister aux représentations. Il faut dire que de travailler dans une prison représente des conditions difficiles mais cette difficulté nous apprend énormément de choses parce qu’elle nous oblige à retourner à l’essentiel.

Inferno : Pourquoi mettre à l’honneur la notion de genre cette année ? Est-ce aussi important dans un monde où sévissent les guerres, la misère et qui semble aller vers sa propre destruction ?

Olivier Py : Oui mais c’est un thème parmi d’autres, c’est le thème choisi pour en faire une sorte de fil rouge mais ce n’est pas le seul thème, il y aussi l’écologie, la crise migratoire qui sont des thèmes qui reviennent beaucoup cette année. Mais le genre est une notion très large, c’est une thématique qui peut interroger des mondes et des positions politiques très différents, qui vont de la construction de la masculinité jusqu’aux droits élémentaires. La question des refugiés peut d’ailleurs tout à fait croiser les questions de genres. Ce n’est donc pas vraiment un thème mais plutôt quelque chose de beaucoup plus large qu’une thématique sociologique. Mais il faut dire que ça vient avant tout des œuvres et des artistes qui ont proposé des spectacles qui avaient à voir avec des questions de genre et on s’est donc dit qu’il serait intéressant d’essayer de les mettre en rapport. Et puis cela nous a un peu débordé car beaucoup d’artistes qu’on n’imaginait pas dans cette thématique s’y sont rattachés avec des spectacles aussi différents que Milo Rau ou Ahmed El Attar que nous n’avions pas du tout convoqués sur cette thématique-là, l’un racontant un fait divers homophobe et l’autre la construction du machisme en Egypte. Ces deux sujets croisent évidemment les questions de genre, les droits des LGBT, des personnes trans, mais aussi le renouveau du féminisme d’aujourd’hui.

Inferno : Vous, qui en avez toujours joué, ne présentez pas une pièce sur ce thème, pourquoi ?

Olivier Py : Ha ! Ha ! Ha ! Parce que je l’ai déjà présentée l’année dernière, j’avais pris un an d’avance…

Inferno : Le Festival possède cette année un nouveau lieu : La Scierie. Cela sonne-t-il définitivement la fin de la Carrière Boulbon comme lieu du Festival ?

Olivier Py : Je ne l’espère pas car tout le monde aime ce lieu mais je ne veux pas non plus qu’on arrive un jour à un festival de 15 jours, ce n’est vraiment pas mon souhait mais comme je suis quelqu’un qui n’aime pas beaucoup les déficits et qui aime dormir sur ses deux oreilles… Il faut bien rappeler aux pouvoirs publics que nous faisons le festival que nous pouvons faire. La Carrière Boulbon est un lieu magnifique mais un lieu qui coûte très cher, j’espère que l’on pourra y revenir prochainement. Mais il y a vraiment une inquiétude sur le financement du Festival tel qu’il est.

Inferno : Le Festival semble de plus en plus court…

Olivier Py : C’est à peu près la même taille que l’année dernière mais j’aimerais avoir deux ou trois jours de plus et la Carrière Boulbon comme lieu, c’est important ! Plus de productions aussi… Mais vous savez qu’en cinq ans j’ai vu les budgets augmenter de 1% ! C’est quand même très peu si on les compare à ceux de mes prédécesseurs qui avaient une augmentation de 2% chaque année, donc de 20% en dix ans, et moi de 1% en 5 ans. Voilà la vraie difficulté !

Inferno : Cette année la parité hommes-femmes semble presque parfaite. Est-ce un choix nécessaire au changement dans la création ?

Olivier Py : Oui ! pour un temps. Tant que cette question n’est pas réglée je crois que c’est bien de faire comme une sorte de discrimination positive et c’est ce que nous avons fait. Nous avons très clairement favorisé les projets des femmes, si nous ne l’avions pas fait on en serait toujours à deux ou trois femmes dans la programmation. Je me suis bien rendu compte, par exemple à l’Odéon où j’étais déjà sensible a cette question mais où je ne voulais pas être aussi volontaire, qu’on avait une ou deux femmes chaque année dans la programmation, ce n’est pas assez ! Donc, pour un temps, il a fallu être volontaire. Je pense que ce sera différent quand une nouvelle génération sera là et que la question va se diluer dans la génération qui vient, qu’on n’aura plus tellement à se poser cette question-là d’ici quelques années.

Inferno : Un choix assumé donc…

Olivier Py : Oui mais attention ! je ne suis pas pour la parité, je suis pour qu’il y ait plus de femmes. La parité sous-entend qu’il y a une différence entre les hommes et les femmes et moi je ne pense pas cela. Tout comme pour la diversité visible, il faut être volontaire pour que les choses changent.

Inferno : A la tête du Festival jusqu’en 2021, le poids du Festival, avec peut-être son lot de compromis, ne représente-t-il pas un frein à votre propre créativité ou à votre liberté ?

Olivier Py : Mais je ne fais aucun compromis ! Je fais des choix et je n’ai aucune sensation de compromis. Je programme ce que je veux, très librement, les pouvoirs publics me laissent totalement libre de faire le Festival que je veux. D’ailleurs j’ai l’impression que c’est clair dans la programmation…

Inferno : Je parlais surtout de frein à votre créativité…

Olivier Py : On m’a déjà dit ça quand je dirigeais un Centre dramatique ou un Théâtre National, on me l’a dit aussi quand je suis arrivé au Festival. Voilà 35 ans qu’on me dit que si je prends des responsabilités dans la cité je ne serai plus un artiste, mais moi j’ai toujours pensé l’inverse. Un artiste n’est pas enfermé dans une cage de verre, bien au contraire, et ce sont plutôt des choses qui m’inspirent. Etre directeur du Festival d’Avignon c’est rencontrer beaucoup d’artistes et pour moi c’est très inspirant, cela m’aide beaucoup…

Inferno : On parle souvent de rapprochement entre le Off et le Festival, qu’en est-il exactement ?

Olivier Py : Rapprochement n’est peut être pas le mot juste, pour moi il y a toujours eu une complémentarité, ce qui ne veut pas dire qu’on vole les prérogatives de l’un ou de l’autre. Il y a une bonne relation entre le Festival et le Off. Je ne pense pas qu’il y ait une nécessité ou même une possibilité technique de rapprocher leurs gouvernances, c’est d’ailleurs tout à fait inimaginable. D’ailleurs « le » Off ce sont plutôt « des » Off et chacun y est libre dans sa boutique, mais je sais que chaque année, quand on choisit de manière non exhaustive des spectacles du Off pour les mettre dans le programme du Festival, cela crée déjà beaucoup de passerelles entre les publics.

Inferno : Qu’espérez-vous pour cette nouvelle édition ?

Olivier Py : Beaucoup de public bien sûr, une grande adhésion et un public diversifié, des créations qui soient réussies et puis avant tout de la ferveur !

Propos recueillis par Pierre Salles

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