FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC DAVID BOBEE

72e FESTIVAL D’AVIGNON – Entretien avec David BOBEE –  » Mesdames, Messieurs, et le reste du monde  » au Jardin Ceccano du 7 au 21 juillet à midi – relâches les 8 et 15 juillet – (entrée libre).

Inferno : Un des axes de ce Festival est la notion de Genre, vous présentez un feuilleton sur ce thème au jardin Ceccano, comment l’avez-vous abordé et quelle en sera la forme ?

David Bobée : D’abord la proposition que j’ai entièrement épousée est celle du jardin et du feuilleton qui est un concept inventé par Alain Badiou et Olivier Py, offert à Thomas Jolly puis Anne-Laure Liégeois avec Christiane Taubira. Tou.te.s ont proposé quelque chose d’absolument passionnant. Et puis jouer dans le jardin Ceccano est vraiment une proposition démocratique par la gratuité dans un rendez vous quotidien, la participation d’amateurs, d’apprentis comédiens et de comédiens professionnels et où du coup tout se déhiérarchise sous la forme d’une culture généreuse comme le Festival d’Avignon sait l’être depuis sa création. Voilà bien l’essence du Festival que de jouer de grandes problématiques sociétales sous le soleil d’Avignon. L’humilité du pari est très belle et, à l’intérieur de ce lieu, Olivier Py et ses équipes me proposent qui plus est de travailler sur la notion de genre.

Proposition très maligne car ils savent qu’avec moi il y aura forcément une proposition politique que j’ai voulue douce, engagée, courageuse et non provocante. Olivier Py sait que je sais recevoir des coups et même que la fachosphère ne me fait ni chaud ni froid. Il n’est pas question que je fasse le théâtre que je fais d’habitude qui est plus spectaculaire avec de plus grand moyens. Le ton est donc celui du courage et de la douceur en laissant la violence hors des grilles du jardin Ceccano, en laissant cette violence dans la tête et dans la bouche de ceux et celles qui luttent contre le progrès contre l’égalité.

Nous, nous allons avoir la douceur de ceux qui savent qu’ils sont dans la vérité, pour l’égalité et contre toutes les discriminations. On sait qu’on va gagner et qu’il n’y a aucune raison d’être vindicatifs. Au contraire, il s’agit d’aborder ces questions dans la plus grande justesse qui soit, elles sont déjà dans notre vie au quotidien. Et puis ce sont des thématiques qui me sont chères et qui se croisent : discriminations, homophobie, sexisme, transphobie ont toutes des points communs avec les discriminations racistes , classistes et bien d’autres encore. C’est donc aussi l’angle de l’intersectionnalité qui m’intéresse, ce ne sont pas exactement les mêmes luttes ni les mêmes histoires mais il y a des territoires communs et pour moi le feuilleton est l’occasion de mettre cela en avant. Je ne veux pas particulièrement m’attarder sur les questions de sexualité car je considère que le genre n’a pas grand chose à voir avec la sexualité ni même avec le sexe. Le sujet est donc plutôt l’affirmation et la liberté d’être et de s’auto-définir et de ne pas avoir à supporter la discrimination parce que l’on est qui l’on est.

Inferno : Vous êtes-vous fixé des limites sur ce thème toujours clivant en France ?

David Bobée : Clivant par méconnaissance car le thème en lui même n’a rien de clivant ni de provoquant. Tous les individus ont un genre et pour chaque individu ce genre peut varier, on n’est pas 100% masculin ou féminin, chaque variation imaginable existe. Dire qu’on est contre le genre c’est comme dire qu’on est contre la tête ou les bras, c’est aussi bête que ca ! En français on n’utilise qu’un seul mot pour le sexe et le sexe (du genre) alors que les anglais ont « gender », il ne s’agit pas de s’approprier un terme anglais mais d’affirmer un terme qui existe depuis des décennies et qui correspond davantage à une grille de lecture du monde d’un point de vu philosophique, sociétal et politique. Je travaille à ces questions avec Arnaud Alessandrin qui est sociologue spécialiste du genre et Ronan Chéneau, mon ami cher et auteur engagé. En fait notre démarche est avant tout humaniste et il n’y a pas de limites dans l’humanisme.

Inferno : Quelles contraintes ou libertés représente le fait de jouer gratuitement tous les jours dans le jardin Ceccano ? L’écoute du public est-elle la même ?

David Bobée : Tout d’abord les contraintes sont aussi les raisons qui font que cela devient beau. Jouer à l’extérieur dans ce jardin, l’absence d’artifices, la gratuité du lieu permettent aussi de diversifier le public qui devient dès lors un public plus large, plus curieux et qui affirme clairement l’idée d’un théâtre populaire.

Inferno : Pourquoi demander d’être accompagné par des comédiens amateurs ?

David Bobée : Alain Badiou y tenait particulièrement dès l’origine et moi j’ai eu vraiment envie d’épouser ce souhait en mettant côte à côte des comédiens professionnels et amateurs ou apprentis avec cette idée de transmission, et puis aussi avec des invités qui sont des personnalités connues mais qui vont apporter un regard singulier à chaque épisode. Ce mélange déhiérarchise le rapport au théâtre et aux acteurs et il n’y a donc plus de différences ou de domination, mais plutôt, dans ce laps de temps, un geste citoyen et collectif. Cela est assez beau de voir une Virginie Despentes, une Béatrice Dalle une Rokayha Diallo ou un Denis Lavant aux cotés d’amateurs d’Avignon, d’enfants et de gens plus âgés, d’apprentis acteurs.trices. Ce groupe d’amateurs et de comédiens que je souhaite le plus diversifié possible est aussi une représentation de la France d’aujourd’hui.

Inferno : Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov est assigné en résidence à Moscou. Comment allez-vous le mettre à l’honneur ?

David Bobée : Eh bien je pense qu’on va mettre en scène une chaise vide ! Car avant d’être arrêté en Russie, Kirill était censé présenter cette année un spectacle sur un photographe chinois, Ren Hung, qui a vécu lui aussi la censure toute sa vie et qui a fini par se suicider l’année dernière. Nous en parlions avec Kirill quand il a été arrêté, à ce moment là était aussi en train de tourner un film qui vient d’être sélectionné au Festival de Cannes. Il y aura donc cette année deux chaises vides dans ces deux grands festivals internationaux et du coup ce sera l’occasion de mettre à l’honneur tous ceux qui, pour leur liberté d’être et de penser, de s’exprimer, de créer, disparaissent, ou bien parce qu’ils se cachent, ou bien parce qu’on les tait ou bien parce qu’on les tue. Kirill devient le symbole même de la censure et de la violence par rapport à la seule liberté d’être. L’artiste démasque le dictateur.

Inferno : Plus près de nous il existe en France des brigades « Anti Trav » qui agressent les travestis et les transgenres dans l’indifférence quasi générale. Loin de progresser il semble que la société civile, hors des lois, régresse sur ces points comme sur d’autres. Pourquoi la France, souvent à l’avant-garde sociale dans son histoire, a tant de mal à admettre les différences ?

David Bobée : En France on est encore agressé régulièrement quand on est une personne trans, la lutte contre la transphobie devrait vraiment être prise plus au sérieux. On constate cette violence sur toute la communauté LGBTIQ mais on le voit aussi sur des actes antisémites, racistes, islamophobes, la progression devient monstrueuse. Il y un endroit de la domination qui reprend du galon aujourd’hui et qui se met à rejeter avec violence tout ceux et celles qui sont en droit de réclamer leur part de centralité. Une minorité dominante qui use de violence pour protéger son privilège, dans une société diversifiée, fragmentée, prétendument égalitaire, et qui pourtant refuse de se réfléchir comme plurielle et transculturelle.

Inferno : Les choses ne vont donc pas vers le mieux…

David Bobée : Je ne sais pas, les choses avancent mais il y a des gens qui ont décidé de se bagarrer pour empêcher qu’elles avancent. Voyez par exemple pour le mariage entre personnes de même sexe, c’est quand même curieux que les médias aient eu comme premier réflexe d’aller dans des églises pour demander aux curés ce qu’ils en pensaient. Je trouve ça très étrange d’interroger une religion sur des questions sociétales, c’est quand même curieux dans un pays laïque. On a laissé énormément de place à ces gens qui, en se revendiquant de l’église, préfèrent passer leur temps dans la rue pour empêcher les autres d’avoir les mêmes droits qu’eux plutôt que descendre dans la rue pour sauver des gamins, refugiés, mineurs isolés qui méritent le soutien de l’église !
Jésus-Christ est bien né dans une étable et en tant que réfugié. Il y a des choses qui sont devenus absolument incompréhensibles et il s’agit donc de nous bagarrer contre cette haine de ce qui semble différent avec nos armes de la pensée, de la justice, de notre créativité et, avant tout, avec la douceur de ceux et celles qui savent qu’ils ont raison et qu’ils vont gagner.

Inferno : Qu’espérez-vous pour ce Festival ?

David Bobée : Ce qu’on peut espérer c’est que la violence reste en dehors de ce Festival et qu’il se passe, par cette édition du festival, une banalisation de ces questions-là : anti-sexistes, anti-racistes et anti-classistes, que quelque chose de beau contribue à agir sur les mentalités, sur les imaginaires, sur les pratiques. Que l’homophobie, que la transphobie, que la haine de l’autre que soi… se taisent.

Inferno : Quels sont vos projets à court terme ?

David Bobée : Je suis en train de répéter « la Nonne sanglante » à l’Opéra Comique qui se jouera en juin, je viens aussi de créer « Peer Gynt » qui est actuellement en tournée.

Propos recueillis par Pierre Salles

Répétitions de Mesdames, Messieurs et le reste du monde – Photos © Christophe Raynaud de Lage

 

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