FESTIVAL D’AVIGNON : ‘THYESTE », ENTRETIEN AVEC THOMAS JOLLY

72e FESTIVAL D’AVGNON : Entetien avec Thomas Jolly – « Thyeste » – du 6 au 15 juillet à 21h30, relâche le 11 – Cour d’honneur.

Thomas Jolly redonne à Thyeste la splendeur de ses lettres romaines

Inferno : Pour nous convier au « festin de Thyeste », vous renouez avec les fondements des « jeux scéniques » des Latins où la scaena était l’espace essentiel d’où allaient surgir les figures de la fabula. Vous votre mur de scène c’est tout « benoîtement » celui de la façade du Palais des Papes dominant l’orchestra des gradins de la Cour d’Honneur… Comment ce défi du mur historique vous est-il apparu?

Thomas Jolly : Quel autre lieu pouvait mieux se prêter à la représentation de la tragédie de Sénèque ? La scaena est déjà là dans une scénographie naturelle très proche de ce qu’a pu être le théâtre antique. Ce mur est exaltant, pour le jeune metteur en scène que je suis il représente l’histoire du théâtre populaire que j’aime, celui que Jean Vilar définissait comme l’alliage « le sel, la nuit et la pierre glorieuse ».

Ce lieu on s’en réjouit, on est exalté à l’idée de participer à cette histoire du théâtre qui nous transcende… Et puis on s’aperçoit que c’est cette cour et ce mur qui décident. La cour est vivante, elle a son caractère, ses caprices. Le mistral, la luminosité, l’immensité horizontale et verticale imposent de continuels défis invitant à entrer très humblement dans ses marques. Depuis Henry VI cela ne m’effraie pas … Que le monument soit littéraire ou de pierres, lorsqu’on l’aborde avec humilité il devient levier de créativité. On dialogue la Cour et moi, c’est une rencontre.

Le théâtre de Sénèque est un théâtre très spectaculaire, contrairement aux idées reçues d’un théâtre hiératique, figé, on est ici dans une théâtralité exacerbée qui multiplie les effets. Dans le texte, la façade du Palais bouge, le sol craque, autant d’indices pour signifier que cette maison est contaminée par le fantôme de Tantale, origine des monstruosités. Mon enjeu scénographique va donc être de faire vivre cette façade, ce mur, qui plus qu’un décor est un personnage en soi.

Inferno : Revenons à Atrée – le frère de Thyeste – celui qui va réaliser sous nos yeux sa métamorphose d’homme ordinaire en monstre exemplaire en parcourant les trois stations du dolor, furor et nefas. Le crime indicible – infanticide de ses neveux et anthropophagie – le hissera au statut de héros tragique, de monstre mythologique par lequel il se rejette de l’Humanité… En quoi ce destin va-t-il orienter « la nature » de votre mise en jeu ?

Thomas Jolly : Ce qui est fascinant dans le théâtre de Sénèque c’est que nous n’avons pas affaire à des personnages mais plutôt à des organismes mus par des mouvements intérieurs (dans leurs ventres ils entendent des choses, leurs bras refusent de leur obéir, ils sentent des flux qui les traversent) et confrontés extérieurement à des manifestations (le Palais gronde, le ciel se fend) qui les agissent et auxquels ils sont réceptifs. Ce qui les transforme est à trouver dans l’interprétation de ces mouvements incessants.

L’acteur est cette personne vivante agitée par des mouvements dus à l’intériorisation du texte et liés à tout ce qui agit sur lui, scénographie, musique, lumières. Pour que la transformation qui passe par le dolor, le furor et le nefas ait lieu, la technique de l’acteur est convoquée en dehors de toute mystique. S’il accepte de suivre Sénèque en étant cet organisme sensible aux événements, l’acteur devient « naturellement » matière brassée par ces éléments. Je ne crois pas à la psychologie au théâtre, chez Shakespeare – je sors de Richard III – on retrouve les mêmes procédés de construction du personnage. Tout comme l’acteur, le personnage se transforme ainsi en monstre. Cette capacité à montrer un être humain qui devient surhumain fait du corps normal de l’acteur un corps monstrueux, un « monstre sacré ».

Inferno :… mon(s)trer un corps décuplé qui prend statut de mythe, ce « rêve éveillé des peuples » (Paul Ricœur) serait-il scandaleux ?

Thomas Jolly : Exactement… Acteur, nous ne faisons rien d’autre que nous décupler nous-même pour atteindre la dimension de « monstre », pas au sens moral mais de « monstration ». C’est un théâtre de plaisir, celui aussi de pleurer ensemble, un théâtre de la transformation.

Inferno : Concernant les rôles de chacun, vous avez dit : « On joue et on répète, pas l’inverse », ou encore « le metteur en scène, c’est l’imposture du XXème siècle ». Que dire de la place du metteur en scène que vous êtes dans l’interprétation de cette fabula consacrée à la monstruosité élevée au rang de grandeur tragique ?

Thomas Jolly : Le XXème siècle avec l’avènement du metteur en scène a réduit la part autonome de l’acteur, dépréciant ainsi son apport. Je le constate en travaillant avec des jeunes gens en attente de mes directives. Pour moi l’acteur possède en lui ce savoir, le texte étant suffisamment riche en indications. En ayant fait glisser le théâtre vers le lieu du discours et du sens – important mais insuffisant – le théâtre a été privé de ce qui le caractérise, spectacle, composition, scénographie, jeu, tout ce qui fait que j’aime éperdument le Théâtre. Le théâtre est à rethéâtraliser en redonnant aux acteurs leur part créative. Et si je joue dans mes spectacles, c’est en tant que chef de troupe – il en faut un, je ne crois pas au collectif -, un acteur qui en fait jouer d’autres.

Inferno : …dans la tradition d’un Molière.

Thomas Jolly : Oui mais aussi de Jean Vilar et d’Antoine Vitez qui jouaient dans les pièces qu’ils mettaient en scène, ou d’Olivier Py, de Jean-François Sivadier, de Stanislas Nordey. Ce qui compte par-dessus tout c’est le texte. Mon rêve serait de donner à l’acteur le « rôle » qui est le sien, celui de la pièce mais aussi celui qui lui revient, et de lui dire « débrouille-toi ».

Inferno : En montant « sur » scène, vous prenez vous-même le risque de vous exposer chaque soir, sans autre filet que votre technique d’acteur, alors qu’en mettant en scène, vous avez tout loisir de penser et repenser votre travail…

Thomas Jolly : Je suis acteur au départ, et très vite est arrivé ce dépit d’être malheureux parce que j’avais le sentiment que les metteurs en scène ne faisaient pas appel à mon désir de créativité : ils sollicitaient ma capacité à répondre à leurs attentes mais n’étant pas un exécutant j’avais une part créative à donner. C’est l’interprétation du pianiste qui en constitue la saveur, pourquoi l’acteur devrait-il passer par quelqu’un d’autre pour mettre de lui-même ?

Inferno : Le paradoxe, non pas celui « du comédien » mais celui du metteur en scène que vous êtes, c’est que vous ayez dû devenir metteur en scène pour faire vivre votre conception de l’acteur.

Thomas Jolly : (rires) C’est vrai ! J’ai suivi les pas de Stanislas Nordey qui nous a inculqué cette conception de l’acteur à l’école du TNB. Mais aussi les exemples des acteurs-créateurs de la troupe de Jean-François Sivadier, avec le premier d’entre eux Nicolas Bouchaud tous sont interprètes d’eux-mêmes. Rien ne m’émeut plus que de voir sur un plateau la singularité d’un acteur à la rencontre d’un texte qu’il offre avec lui-même à un public.

Entretien réalisé par Yves Kafka

image : répétitions de Thyeste à La Fabrica -Photo © Christophe Raynaud de Lage

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