VENISE : « DANCING WITH MYSELF », FAUX-SEMBLANTS

Venise, envoyé spécial.
DANCING WITH MYSELF – Punta Della Dogana, Fondation Pinault – Venise, jusqu’au 16 décembre 2018.

Faux-Semblants.

Pendant que la Biennale d’architecture bat son plein et que celles de la danse et du théâtre apportent leur lot de visiteurs et de surprises, il est évident que la présentation des œuvres d’Albert Oehlen au Palazzo Grassi n’attirera pas les foules comme ce fut le cas l’année dernière avec l’exposition des œuvres de Damien Hirst… Dommage mais compréhensible aussi car les œuvres de Albert Oehlen sont moins attirantes à tous égards que celle du trublion britannique et si la force des œuvres de Oehlen réside dans leur concept, elles sont loin d’être aussi grand public ; le mariage des couleurs est moins chatoyant que celles de Hirst…

En revanche, la présentation de Dancing with myself à la Punta della Dogana réserve de belles surprises…

Dès l’entrée, le rideau de perle de Felix Gonzalez Torres annonce un monde où l’étrange et l’insolite auront leur place comme cette fontaine en bronze de Alighiero & Boetti fumante, avec un crâne en surchauffe qui fait parfaitement le pendant de cette sculpture en cire de Urs Fischer qui se consume petit à petit dans la grande salle en brique rouge de la Collection Pinault.

On retrouve à l’étage les « classiques » de la collection qui vont de photos poignantes datant toutes de 2016 de Cindy Sherman ou des oeuvres de Marcel Bascoulard prises entre 1957 et 1973 qui défrayèrent la chronique puisque ce dessinateur et poète originaire du Cher avait la passion de se travestir en femme et de se photographier ainsi.

La Collection montre des œuvres de Arnulf Rainer et surtout une vidéo très étrange de Bruce Nauman intitulée Lip Sync datant du début des années 1970 et qui fait un bruit de bouche très spécifique dans tout le musée…

Roni Horn y est présent aussi avec A.K.A, trente photographies représentant une femme androgyne systématiquement avec deux portraits côte à côte… AKA qui veut dire « Also known as » qu’on peut traduire littéralement par « également connu comme » ou tout simplement « alias »… Un fil se tend entre la fuite des années et l’opposition de ce bord à bord où on s’invente l’histoire de cette femme en fonction de ses coupes de cheveux, de ses tenues… c’est une histoire incroyable d’une vie qui défile, calme, semblant évoluer sans heurts ce qui est évidemment à opposer à des images comme celles de Nan Goldin ou de Latoya Ruby Frasier où là, force cocards et autres signes du temps qui passe et surtout qui abime, sont bien visibles.

C’est aussi la série de Paolo Nazareth qui reste en mémoire avec ces images particulièrement engagées, dénonciatrices d’un monde où la marchandisation des Hommes, du corps, de leur esprit est prétexte à des multiples images comme celle particulièrement d’actualité où il se tient devant la pancarte de l’Etat d’Arizona avec un panneau en carton comme en tendent les homeless où il a inscrit en espagnol « Nostros tenemos derecho a este paisaje » qu’on pourrait traduire par « nous avons le droit – sous entendu, nous aussi ! – à ce paysage… Les images extraites des séries Noticias de América et Para venda (toutes prise entre 2011 et 2012) sont incroyablement fortes et d’actualité.

Si des oeuvres de Gilbert et George des années 1970 font toujours leur effet les reproductions miniatures en cire de Maurizio Cattelan frappent par leur véracité et leur minimalisme apporte tout de suite une touche poétique dans un univers particulièrement chargé à ce stade de l’exposition. Exposés dans une avant salle face au Grand Canal, à l’endroit même de la Punta, WE est une sorte de proue de l’exposition résumant la nécessité du double, de l’altérité qui sous-tend toute cette exposition…

A quelques jours du début du Festival d’Avignon, notamment, la question du genre est présente dans cette exposition mais après le défilé de la Gay pride, celle des combats des homosexuels revient à travers le travail – et notamment l’affiche de Happy to be gay / Heureux d’être gay – de Martin Kippenberger activiste par nature, changeant du tout au tout, d’un jour à l’autre sinon, même, on pourrait le croire, d’une heure à l’autre. Saisissant.

Et ce n’est pas fini puisque l’exposition propose un portrait géant réalisé par Rudolph Stingel d’un jeune homme barbu, les yeux mis clos, vêtu d’une chemise militaire comme celle des portraits du Ché. Impressionnante beauté, indicible mystère qui nous le rend si familier et à la fois nous le fait craindre.

Dancing with myself est bien plus qu’une rétrospective de la Collection Pinault, c’est une plongée dans le monde tel qu’il est pour certains d’entre nous, fait de travestissements, de faux-semblants. Une exposition surtout qui ne triche pas, montrant contrairement à l’année dernière avec Hirst un monde fantasmé, fait de belles choses impossibles, mais des choses possibles et bien réelles, vécues et montrées comme telles.

Emmanuel Serafini

Images : 1- Urs Fisher (1er plan) et Felix Gonzalez Torres (fond), 2- Cindy Sherman, 3- Maurizio Cattelan / copyright Fondation Pinault Venise

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