« CERTAINES N’AVAIENT JAMAIS VU LA MER », IMPRESSIONS SOLEIL LEVANT

72e FESTIVAL D’AVIGNON. « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka, mise en scène Richard Brunel, Cloître des Carmes, du 19 au 24 juillet à 22h (relâche le 22).

Impressions soleil levant

Projetée sur écran et jouée sur plateau, la saga de l’épopée dramatique de ces jeunes femmes japonaises, abusées par les promesses de leurs concitoyens établis aux Etats-Unis et venues les y rejoindre pour les épouser, apparaît comme une monumentale peinture pointilliste de Pissarro dont les touches de couleur – contrastant avec le sujet sombre – viendraient impressionner longtemps notre rétine éblouie par tant de beauté plastique sur fond de souffrances dépeintes. Comme le chœur d’une tragédie grecque auquel il revient « d’amplifier » les voix des protagonistes, ces Japonaises présentes vont donner corps et voix à toutes ces anonymes qui s’embarquèrent dans la première moitié du XXème siècle vers la Terre Promise annoncée. Elles, devenues depuis invisibles, l’Histoire les ayant délibérément oubliées en recouvrant d’une chape de plomb ce sinistre épisode, vont recouvrer pleinement leur droit de cité dans la mise en jeu subtile et raffinée de Richard Brunel, totalement « impressionné » par le roman de l’américano-japonaise Julie Otsuka.

S’élève dans la nuit d’Avignon, dans le cadre magique du Cloître des Carmes, comme une mélopée à la fois douce et terrible. Des femmes revêtant les kimonos traditionnels vont se glisser dans les corps de leurs ancêtres pour leur prêter voix alors que seront projetés en gros plan leurs visages s’adressant à nous droit dans les yeux. Si violence il y a, c’est dans les révélations qu’elles font de leur épopée tragique mais aucunement dans la manière gracieuse, empreinte du raffinement oriental qui les caractérise. Elles vont nous dire, les illusions qui leur avaient fait traverser l’océan pour, arrachées à leurs terres surpeuplées, rencontrer l’Eldorado des rêves savamment instillés en elles par les professionnels ayant rédigé les lettres de leur promis. Tous annoncés jeunes intelligents et beaux, métier attractif et possédant des richesses, ils se révèleront épais aux mains calleuses, sans fortune et les considérant avant tout comme des « biens » à exploiter selon leurs besoins d’homme.

Récits de leur traversée sur le paquebot, de leurs espoirs fous et de leur arrivée où elles « découvrent » le visage et la condition sociale de leur mari à qui leur destin est désormais d’appartenir « corps et biens ». Les photos dataient de vingt ans ou étaient celles de leurs amis, les mots écrits n’étaient pas les leurs, ils étaient de rudes travailleurs sans richesse aucune, tout était tromperie. Et, le premier soir, sans autre égard que celui que l’on peut accorder à des bêtes soumises, ils les ont prises avec la vigueur de leur âge, excités par leur virginité réputée, leur kimono de soie blanche relevée sur la tête. Tableaux violents s’il en est, représentés dans des chorégraphies épurées qui en subliment la force tout en en gommant le pathos, sur fond de vidéos projetées en arrière-plan.

Les travaux harassants dans les champs et vergers où les mains ne sont plus que chairs abîmées sanguinolentes constituaient leur menu diurne alors que leurs nuits étaient peuplées de rêves de retour au pays, la chaleur nocturne contrastant avec la glaciation du jour où on regardait à travers elles sans les voir. Et puis vint le temps où certaines ont quitté les champs pour se mettre au service dans des banlieues où les hommes de la maison ne se privaient pas de les prendre, parfois même – il y avait si longtemps que cela ne s’était pas produit – elles en éprouvèrent du plaisir. Sortant dans les rues, des jeunes leur lançaient des pierres comme on peut chasser une bête étrangère. Des enfants naquirent, riches de la nationalité américaine acquise de droit à leur naissance, et pauvres d’avoir perdu leur culture japonaise, alors que leurs mères, elles, étaient privées de toute patrie.

Et puis vint 1941, Pearl Harbor et le désastre de la flotte américaine infligée par les forces aéronavales japonaises. Dès lors tous les Japonais, hommes et femmes installés sur le territoire américain, deviennent des espions potentiels à la solde du pays du soleil levant. Commence la traque de la cinquième colonne, appartements fouillés et chasse à l’homme, jusqu’à la déportation de masse vers les camps d’internement, tout cela en pure discrétion.

Les Japonais disparus du plateau, laissent place à une seule femme, blanche américaine. Sur le plateau vide de leur présence, elle questionne leur « disparition » du quotidien des villes. Les plus folles rumeurs circulent : Ont-ils été mis en sécurité ? Ont-ils, comme certains le prétendent, été entassés dans des wagons à bestiaux vers une destination inconnue de tous ? Sont-ils innocents ou coupables ? Sont-ils seulement vraiment partis ?… Et le seul doute pour réponse.

La mémoire projetée au grand jour grâce au théâtre se saisissant de la littérature, œuvre mouvante et émouvante qui redonne vie aux fantômes de l’Histoire pour, au travers d’existences minuscules, exfiltrer des ombres de l’oubli ces Japonaises invisibles. Poème visuel à fortes résonnances incantatoires, « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Richard Brunel se représente comme autant de touches de pinceau dont l’impact est de nature à nous impressionner du lever au coucher.

Yves Kafka

Photo Jean-Louis Fernandez

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