« STORY WATER », UNE DANSE LIBRE

72e FESTIVAL D’AVIGNON. « Story Water » – Emanuel Gat & Ensemble Modern – 19–23 juillet 2018 – Cour d’honneur.

Une danse libre.

Emanuel Gat, découvert en Israël par Didier Michel, ancien directeur du Festival Uzes Danse, a fait un long voyage qui l’a mené sur les scènes du monde dont le Festival de Montpellier danse, indéfectible soutien du chorégraphe, jusque sur la scène du Palais des Papes, dans la Cour d’honneur avec un orchestre qui interprète, entre autres, une œuvre de Pierre Boulez en direct. Quel parcours et quel spectacle !

Disons le tout de suite, Story water est une réussite. Ce n’est pas qu’Emanuel Gat ait « apprivoisé le mur » de la cour comme le veut l’usage. Il joue devant. Il s’en sert comme d’un écran pour égrainer, au fil de la pièce, des indications sur le déroulement du spectacle mais aussi, on le verra, des informations sur la situation à Gaza et de ce point de vue, de la part d’un artiste israélien, c’est assez audacieux. On sait le sort de ses confrères comme Arkadi Zaides qui est depuis ses prises de positions en faveur de la Palestine assez mal vu dans son pays…

Tout est blanc, le sol, les costumes, les instruments de l’orchestre Modern placé à cour, face au grand mur. Dès le début, on sait qu’Emanuel Gat ne se prend pas au sérieux et la traversée du chef pour rejoindre sa place montre que l’humour n’est pas exclu de ce travail qui s’avèrera léger, inventif et fluide.

Une dizaine de danseurs sont allongés sur le sol en deux groupes. Emanuel Gat aurait pu écrire, pour son premier passage dans la Cour, une chorégraphie faite d’ensembles bien écrits, de portés spectaculaires et de tout un tas de choses dont il est capable, mais il préfère poursuivre sa route là où on l’avait laissé avec sa dernière pièce, offrant à voir une danse libre, une danse joyeuse, peu formelle, peu académique, ce qu’on aurait pu craindre avec la musique de Boulez… et ce qui est rare ici, c’est que le combat entre la musique et la danse se passe dans un réel équilibre. Tout semble à sa place.

Cinq parties marquent Story Water. La première « Danse » durera dix minutes. Elle est comme indiquée, très libre, vive sans être ostensiblement énergique. Les danseurs en sous-vêtements font une ronde, digne de La Danse de Matisse… Ce moment laisse place à la seconde partie « Musique ». On apprécie l’écriture du chorégraphe avec des quatuor qui se répondent, des duos qui interagissent. Emanuel Gat prend définitivement le risque d’une danse très déliée, assez personnelle où chaque danseur apporte sa pierre à la chorégraphie et il faudra donc attendre quarante minutes pour que le chorégraphe ose un ensemble de dix danseurs qui se rejoignent pour se partager de nouveau en deux groupes. Il se permet même le silence et la Cour résonne de la musique de Boulez pour se préparer à entendre une œuvre pour contrebasse et orchestre de Rebecca Saunders.

C’est le début de la troisième partie intitulée « People – les gens ». Ce n’est ni classique, ni formel, c’est purement contemporain avec une humanité certaine, avec quelque chose de vivant, fluide, gai, jubilatoire et même si on n’est pas fan au début de ces costumes-oripeaux blancs dont les danseurs vont se revêtir pour cette séquence. Heureusement, ça ne dure pas. La quatrième partie est la plus politique, le chorégraphe l’a intitulée « Gaza ». Devant l’immensité du mur et face aux nombreux spectateurs, des chiffres, des statistiques qui tombent comme des évidences. La situation à Gaza est déplorable, semble sans issue.

C’est Emanuel Gat, artiste, d’origine Israélienne, juif lui-même, qui le dit. C’est un moment fort du spectacle. La danse à ce moment est universelle. Elle vient du monde entier. Elle annonce la dernière partie qui met fin à 76’ d’une course poursuite pour une histoire, celle de l’eau, celle de la vie. L’orchestre, impeccablement dirigé par Franck Ollu, a tenu son pari d’être là pour la danse, au service de ce projet ambitieux, réussi, dirigé par un Emanuel Gat en pleine possession de ses moyens, homme-orchestre puisqu’il signe les lumières et la scénographie, délivrant une danse vivante et contemporaine, comme quoi c’est possible.

Emmanuel Serafini

Photos © Julia-Gat

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