« MAMA », LES REPRODUCTRICES ZELEES DU CAIRE

72e FESTIVAL D’AVIGNON : « Mama » texte et mise en scène Ahmed El Attar – spectacle en arabe surtitré en français, Gymnase du Lycée Aubanel, du 18 au 23 juillet à 18h.

« Mama », les reproductrices zélées du Caire

On se souvient de « The Last Supper » présenté en 2015 sur l’Autre Scène du Grand Avignon par le même Ahmed El Attar. Il avait alors réuni autour d’une table monumentale la haute bourgeoisie du Caire venue là pour partager un dîner familial. « Pré-texte » qui lui permettait d’observer à la loupe passivité, superficialité et médiocrité de la classe dirigeante, le tout sur fond politique marqué par le Printemps arabe de 2011 et son retentissement dans la sphère privée où l’harmonie de façade peut être menacée à chaque instant par quelque trublion « infiltré ».

Dans son nouvel opus – spectacle comme de coutume en arabe et surtitré en français – c’est dans un salon cossu où la table monumentale s’est effacée pour laisser place à une imposante bergère XVIIIème flanquée de deux fauteuils idoines, que le metteur en scène égyptien nous convie. Alors que les autres membres de la famille aisée qui vit là traversent chacun leur tour l’espace dramaturgique – puis attendent « à vue », sagement installés sur des tabourets de part et d’autre du sofa bergère – un personnage reste lui dans le même fauteuil durant toute la pièce. C’est un personnage féminin, la mère, Mama, qui donne son titre à cette proposition. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le sujet de « Mama », ce ne sont pas les femmes en elles-mêmes mais la fonction de « reproduction » qu’avec dévotion elles assument – « reproduction » étant à prendre dans le sens où l’entendait le sociologue Pierre Bourdieu, de système qui s’auto-régénère en boucle. En Egypte, la petite fabrique de machos semble être en effet une spécialité dévolue aux femmes.

Que les femmes, omniprésentes dans la dynamique familiale égyptienne, soient les gardiennes du Temple Patriarcal alors qu’elles ont à en éprouver quotidiennement les humiliations et ravages dans leur propre existence, n’est pas sans poser question sur les aptitudes de chacun(e) à la servitude volontaire. Et, « à ce titre », la mère occupe effectivement la première marche du podium. D’emblée, on la découvre trôner dans sa bergère à oreilles, impeccable et raide comme il sied à la bourgeoisie qui se respecte, régnant sur les femmes qui l’environnent. De la bonne qu’elle soumet à ses caprices réclamant d’être servie dans l’instant, aux femmes de son environnement en passant par sa belle-fille (sa rivale cachée en maintien de l’ordre établi), toutes doivent passer sous les fourches caudines de sa volonté inflexible de reine mère. Mais lorsque les hommes haussent le ton, et ils ne s’en privent pas, elle se liquéfie dans l’instant pour s’enfermer dans un silence de sidération.

Ainsi de la scène où on la voit jouer l’indignation parce que quelqu’une a osé ne pas faire appel à elle alors qu’elle était grippée, allant jusqu’à lui tourner superbement le dos pour prendre son thé en l’effaçant de son champ de vision, et de celle où son mari lui aboyant carrément en pleine figure, elle reste figée sur place sans oser la moindre réplique. Il y ira de même avec son fils – qu’elle vénère par ailleurs – ; lorsque celui-ci la rabrouera vertement, elle restera sans voix.

Quant au petit mâle élevé par ces femmes (Mama et sa belle-fille), il est puant de supériorité acquise. Ainsi « le petit ange » qui se plaint des claques et autres brimades de sa sœur, se verra illico gratifié d’une magnifique auto rutilante (en jouet, mais tout de même…). Pas si étonnant alors que devenu adulte, il puisse penser qu’il est « naturel » que tout lui soit dû. Les préceptes éducatifs de sa mère (belle-fille de Mama), biberonnée aux séries télévisuelles insipides, sont si flottants que le seul recours qu’elle trouve quand elle se sent débordée – et c’est souvent – c’est la phrase magique « j’en parlerai à ton père ! », qui ne peut qu’acter son impuissance de femme en insinuant en creux que l’autorité c’est avant tout une affaire d’homme.

Les femmes, soumises aux diktats des hommes (de la « matriarche » à la bonne apportant ses pantoufles au seigneur et maître des lieux qui ne lui accorde même pas un regard de remerciement, en passant par la fiancée de l’homme à tout faire qui a à subir ses frasques), apparaissent comme les meilleures « reproductrices » de ce pouvoir patriarcal qui les assigne à une place mineure. Peut-être faut-il trouver là, dans ce qui peut apparaître comme une aberration, traces de quelque vengeance inconsciente : en sacralisant le petit mâle dont elles ont la charge éducative, elles récupèrent à leur actif ce qu’elles perdent par ailleurs. Avec un espoir tout de même sur l’évolution possible de la répétition à l’identique du même : la révolte – certes adolescente – de la petite-fille qui fait voler en éclats la rigidité cadenassée de ses aînées.

En fin entomologiste qu’il est – ici des rôles féminins – Ahmed El Attar poursuit sa mise « à vue » des forces réactionnaires conservatrices qui plombent son pays d’où pourtant – ou à cause de – sont parties les contestations vives portées par le printemps arabe. Ses tableaux agissent comme les particules d’un kaléidoscope : en secouant l’appareil, des images mouvantes naissent, se collent les unes aux autres, se détachent, se recouvrent, dans un ballet quasi immobile pour créer un panoramique saisissant. Décidément le charme (très) discret de la bourgeoisie égyptienne n’a pas fini de nous surprendre.

Yves Kafka

Photo Festival d’Avignon

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