« MESDAMES, MESSIEURS ET LE RESTE DU MONDE », QUESTIONNEMENTS EN TOUS GENRES

72e FESTIVAL D’AVIGNON. « Mesdames, messieurs et le reste du monde » David Bobée; Jardin de la bibliothèque Ceccano du 7 au 21 juillet à 12h (relâche le 8 et le 15) ; « Episode 20 » metteur en scène et chorégraphe François Stemmer, le 20 juillet

Questionnements en tous genres…

A midi sonnant, pendant une cinquantaine de minutes, un drôle de rite remontant au théâtre de tréteaux est célébré dans le Jardin Ceccano au cœur d’Avignon. Ce théâtre de plein air, libre d’accès, convie le spectateur à s’immerger au gré de sa fantaisie dans l’un des treize épisodes d’une cinquantaine de minutes mis en jeu chaque jour par un concepteur différent choisi par David Bobée, le grand ordonnateur de cette forme feuillonnesque dont le fil rouge est cette année les questions liées au genre. Après une carte blanche offerte à Virginie Despentes et Béatrice Dalle, après un cours de masculinité dispensé par un drag king, aujourd’hui 20 juillet – « épisode 20 » – c’est autour des élèves d’une classe de quatrième de collège et de trois jeunes transgenres de plancher sous l’impulsion libératrice du metteur en scène et chorégraphe François Stemmer dont le crédo affiché est de mettre les jeunes en situation de « vivre » – plus que de « jouer » – l’œuvre-vie qu’est la leur.

Sur une estrade de bois des plus rudimentaires, trois jeunes immobiles font face au public très nombreux serré sur de simples bancs inconfortables. Une bande de jeunes garçons et jeunes filles visiblement très heureux de se retrouver se claquent la bise, accolades et embrassades chaleureuses en chaîne, et prennent place autour d’eux. Comme un chant choral, micro et texte en main (résultat d’un atelier d’écriture mené en amont), ils vont faire fuser les questions suscitées par la présence des trois jeunes gens immobiles, source de leur attention : « C’est toi le nouveau, la nouvelle ? Ah je t’ai pas reconnu(e) ! ». Et tous de les fixer… « Si… il a changé ! Laissez-le ! T’as changé de prénom ? Ça fait longtemps que… enfin… Ça vient soudain à l’adolescence ou c’est génétique ? C’est pour être homosexuel que t’es devenue un garçon ? C’est toi qui as changé ou c’est le monde qui a changé ? ». Voilà quelques-unes des très nombreuses interrogations provoquées par les transformations intervenues chez leurs camarades comme autant de vraies questions qui leur sont posées par l’irruption de l’inattendu. On est instantanément émerveillés par la qualité de ces paroles qui, sans aucune agressivité, loin de véhiculer le sempiternel catéchisme figé des contempteurs de la transidentité (se ressentir une identité psychique différente de celle assignée à la naissance par son sexe biologique), de la transgenrité, ou de la transsexualité – autant de termes restant à définir puisqu’ils recouvrent des réalités différentes), situent d’emblée le débat à un haut niveau de pertinence.

La seconde partie, en proposant un renversement dramaturgique à cent quatre-vingt degrés – ce sont désormais les trois jeunes gens transgenres qui vont interroger à l’identique, avec les mêmes questions, les questionneurs précédents – crée un saisissant effet de mise en abyme faisant voler en éclats le concept de « (a)normalité sexuelle ». En effet, on s’aperçoit vite que les jeunes gens considérés cisgenres (identité où le genre ressenti correspond à son sexe de naissance) ont affaire à des problématiques similaires aux leurs, même si celles-ci sont moins visibles étant recouvertes par le voile lénifiant de la « normalité » à l’œuvre. L’impact de ces paroles qui subvertissent le prêt à penser commun est tel que l’on pourrait parler à leur propos de véritable petite révolution copernicienne, une « révolution » au sens physique et politique… « Vous aussi vous avez changés ! Ça évolue encore ou c’est vraiment fini ? Ça vous plaît ce que vous devenez ? C’est pas trop brutal ces changements ? La mâchoire qui forcit, la pomme d’Adam et les seins qui poussent ? Vos parents vous supportent ? Tu crois que tes parents vont continuer à t’aimer en faisant le deuil de l’enfant que tu étais ? Tu crois que ton orientation sexuelle c’est un choix ? Transsexuel, Transgenre, travesti, transformisme et autres trans, tu connais la différence ? ».

« Ce qui me fait souffrir, ce n’est pas ma nouvelle masculinité choisie, ce sont les questions posées par la curiosité malsaine… Tu es juste toi, pas fou, pas malade… On souffre d’être nié, on souffre de l’ignorance, on souffre de la transphobie ». Et cette remarque pleine d’humour décalé qui fuse comme une saillie (im)pertinente : « C’est un phénomène de mode peut-être, être cisgenre ».

Le tableau (presque) final verra les (supposés) cisgenres et les (vrais) transgenres fusionnés dans la même euphorie les réunissant. « S’il y avait autant d’identités de genres que de personnes, tu imagines… », lance l’un d’entre eux avec malice et jubilation. Alignés en bord de scène, main gauche et droite se rejoignant de chaque côté de leurs oreilles dans un geste enfantin d’une grande fraîcheur, ils entament une scène de liesse communicative où deux des trans échangent un très beau baiser sous les ovations du public conquis par la douceur de ces échanges en milieu tempéré. Un restera en scène pour, dans une longue séquence chorégraphiée, offrir l’image d’un corps qui se cherche et se métamorphose en explorant avec un plaisir palpable l’espace qui l’entoure.

Force jubilatoire de ce « théâtre pauvre » – des tréteaux, une planche, des micros et des notes dactylographiés sur papier – tel que le définissait Grototowski, metteur en scène polonais qui ne concevait pas le théâtre autrement que non spectaculaire, un laboratoire disait-il abolissant les barrières entre spectateurs et acteurs. Non seulement cette expérience immersive autour de la question du genre a transgressé les frontières séparant « la salle » du « plateau » mais aussi, et avec un grand bonheur communicatif, celles entre les genres.

Aussi, au regard de l’excellence de ce qui nous a été offert ici (respect mesdames messieurs et le reste du monde, jeunes acteurs et actrices de vos propres vies), attend-on maintenant avec grande impatience la prochaine création de François Stemmer, « Je est un.e autre, Histoires de corps, de genres et d’identités, de transidentités », prévue pour 2019 au CDN de Rouen. A suivre…

Yves Kafka

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