ENTRETIEN : LAETITIA DOSCH, « HATE »

ld portrait

ENTRETIEN : Laetitia Dosch pour sa création « Hate » avec Laetitia Dosch et Corazon – Co-mise en scène : Laetitia Dosch et Yuval Rozman – FESTIVAL D’AUTOMNE A PARIS – Nanterre-Amandiers – Du 15 au 23 septembre 2018.

Inferno : Vous avez créé le spectacle « Hate » pour le théâtre Vidy-Lausanne et vous l’avez joué pour la première fois en France pour le Printemps des Comédiens en juin, comment vous sont venues l’idée et la nécessité de ce texte et cette idée de jeu avec votre cheval Corazon ?

Laetitia Dosch : Au départ j’ai appelé le spectacle « Hate – Tentative de duo avec un cheval » car je ne savais pas ce qui allait fonctionner ou pas avec le cheval Corazon. Mais la première chose dont j’étais persuadée c’est que j’avais envie de prendre un risque et de faire quelque chose qu’on n’avait pas l’habitude de voir. Je voulais essayer de trouver une nouvelle forme théâtrale car je trouvais qu’on marchait trop dans les sentiers battus dans les spectacles que je voyais. Je me questionnais et je me questionne d’ailleurs toujours maintenant sur le théâtre que l’on doit faire aujourd’hui, car j’ai toujours l’impression de faire du théâtre avec dix ans de retard. Par exemple pour ma pièce précédente, c’est comme si elle se déroulait dans un monde dans lequel il n’y a pas énormément de problèmes alors que ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Inferno : Une réponse à une urgence de dire les choses ?

Laetitia Dosch : Oui, l’urgence de trouver quelque chose de nouveau et qui fasse sens pour moi, parce que je n’arrivais pas à l’époque à trouver un sens profond à mon travail. Pourquoi fais-tu ça ? Qu’est-ce que tu cherches ? Ce spectacle est venu à moi comme une réponse, l’idée était d’ancrer le spectacle à la fois dans le réel et dans l’imaginaire, de faire un pont entre ces deux mondes, déjà dans le texte. Quand je voyage j’écris énormément, donc il fallait ancrer ce texte dans des voyages, dans mon époque et aussi, pour la première fois, de travailler sur mon intimité, des choses de ma vie intime mais plus ou moins romancées. Il y a des choses qui sont vraies et d’autres pas mais il y a beaucoup d’intimité, des choses qu’on ne dit pas dans la vie, qu’on cache ou qu’on confie d’habitude à très peu de gens.

Inferno : Et aussi une envie folle de liberté sur scène ?

Laetitia Dosch : Oui de la liberté ! Mais pas seulement celle de courir et d’être joyeux sur scène mais bien aussi celle de pouvoir dire les choses vraiment intimes et, pour une fois, sans avoir à se cacher pour les dire. L’idée du texte est déjà intimement liée au désir d’être libre. Dans un texte on peut dire des choses que seule l’écriture permet et qu’il est difficile de dire ailleurs, on peut l’exprimer de plein de façons différentes comme par exemple avec du rap ou des textes poétiques, donc au travers d’un travail qui ne soit pas enfermé dans un style. Avec le cheval c’était aussi une envie de liberté de sa part et de la mienne, je ne voulais pas que le spectacle soit totalement figé. Tous les soirs il y a 20% du spectacle qui change. Donc, à la base, il y avait bien ce désir de vouloir prendre le risque de l’instant, de se dire que je ne vais pas faire faire au cheval toujours les mêmes choses sur scène, je voulais au contraire qu’il influence l’écriture du texte et lui donner quasiment une place d’acteur ou d’auteur. Maintenant c’est à moi parfois de le suivre avec ce que lui propose. C’est ça qui donne de la liberté au spectacle, voir un animal qui va décider de faire ça ou autre chose, ne pas systématiquement obéir. Le considérer comme un égal aussi, en tout cas plus qu’avant. Ce spectacle et ce texte sont une envie d’égalité, d’intimité et de liberté.

Inferno : Vous avez parlé d’une anecdote où le cheval vous embrassait tellement que vous ne pouviez plus répéter, vous étiez presque en colère vis-à-vis de lui. N’est-ce pas là un des piliers de votre spectacle ?

Laetitia Dosch : En effet, je ne pouvais plus travailler car Corazon voulait m’embrasser tout le temps. L’histoire raconte ça, une histoire utopique qui ne marche pas, c’est le récit d’une femme qui veut faire un enfant avec un cheval, vivre en couple avec lui, mais finalement cela ne va pas être possible. Le texte dit ça mais ce qui se passe vraiment sur le plateau c’est avant tout de la liberté. Le fait que Corazon prenne cette liberté m’oblige à m’adapter et à trouver des rebondissements pour que le spectacle continue.

Inferno : Le spectacle oscille constamment entre espoir et désespoir sans jamais donner réellement de clé. De quel côté vous penchez vous ? Pas d’amour sans domination ou destruction de l’autre ?

Laetitia Dosch : Le conte nous dit que les humains ont du mal à aimer sans vouloir contrôler, maîtriser et dominer l’autre. C’est difficile pour nous d’arriver à faire autrement mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas y arriver. L’idée de cette histoire c’est aussi d’être confrontés à notre propre instinct de domination, à notre propre cruauté.

Inferno : Mais après une heure de liberté vous remettez le licol au cheval…

Laetitia Dosch : Mais pas qu’à lui ! Je m’en mets un à moi aussi, et la dernière chanson est une chanson de soumission totale, peut-être un peu ambigüe mais c’est quand même de la soumission. Mais ce qui me paraît intéressant c’est le fait que le texte nous dit tout ce qui nous empêche de vivre en égalité avec l’autre. En même temps, sur le plateau, le travail nous montre l’inverse parce qu’on voit vraiment deux êtres égaux. D’ailleurs je ne domine pas tant que ça Corazon et souvent c’est plutôt lui qui me domine. Ce sont des questions que je me posais philosophiquement, je ne sais toujours pas y répondre mais par contre, en pratique, je pense avoir gagné mon pari. Au delà que ce spectacle soit réussi ou raté je pense avoir réussi à ce que le cheval soit libre. Souvent je le vois sur scène s’émanciper et ça me rend heureuse d’avoir pu réussir ça, d’être parvenue à montrer cette égalité possible entre un animal et une femme. Il faut savoir que le cheval est maintenant très content de venir jouer, quand on ne joue pas une semaine il attend qu’on vienne à son box. Je sais qu’il est très heureux sur scène et pour moi ce n’est pas rien d’avoir fait ça avec un animal.

Inferno : On reconnaît en filigrane la touche de Philippe Quesne dans des instants quasi lunaires, comment avez-vous travaillé ensemble ?

Laetitia Dosch : Déjà nous aimons tout deux la bande dessinée et il avait envie qu’on travaille la scénographie avec cet esprit BD. D’ailleurs au départ je dessinais beaucoup et, lorsqu’on a commencé à parler du projet, Philippe a instantanément vu une toile de fond, un peu comme une peinture dont les personnages sortiraient en essayant de se libérer de la peinture. En fait Philippe est tellement intelligent qu’il a compris immédiatement le propos, donc tout est allé très vite. L’idée était que ça devait tourner autour de la peinture. Il a lu le texte et a vite compris là où je voulais aller. Au départ nous avons travaillé une ambiance un peu Reine des Neiges avec des couleurs violettes et, finalement, Philippe est allé vers quelque chose de plus romantique avec une image un peu Adam et Eve.

Inferno : Vous jouez sur la nudité de ces deux personnages et le spectacle est d’une extrême pudeur, comment l’expliquez-vous ?

Laetitia Dosch : Et ça parle beaucoup de sexe aussi ! Mais il y a avant tout beaucoup de délicatesse, d’ailleurs le cheval est très fatigué en sortant de scène car ce n’est pas facile pour lui de comprendre une autre espèce. Il faut donc que nous soyons tout deux très attentifs, ça demande une grosse concentration et il y a autant d’écoute de sa part que de la mienne. C’est très fatiguant, même s’il connaît le spectacle presque mieux que moi. On peut voir qu’il est sensible d’émotions, une relation s’est tissée entre nous pendant quatre mois et maintenant il y a une profonde écoute l’un de l’autre, avant tout une envie de faire des choses ensemble. Corazon est un animal qui a envie de faire plaisir aux humains, il a toujours peur de mal faire.

Inferno : Donc cette pudeur c’est avant tout cette relation que vous avez avec le cheval ?

Laetitia Dosch : Oui, la relation et l’écoute, la délicatesse de l’écoute de l’autre et bien sûr aussi par mon texte. Je tente de vous emmener dans la confidence avec une certaine mélancolie, comme si je parlais à des proches ou des amis, au travers du cheval c’est à vous que je parle et, je l’espère, avec beaucoup de douceur.

Inferno : Avant de rentrer dans la salle vous demandez aux spectateurs le silence afin de ne pas effrayer Corazon, mais cela donne aussi l’impression que vous accordez aux spectateurs quelques minutes afin qu’ils aient la même concentration que vous et le cheval…

Laetitia Dosch : Tout à fait ! Et c’est assez agréable car dans ce spectacle, les spectateurs sont un peu responsables de ce qu’ils vont voir. S’ils font trop de bruit ou s’ils s’en vont à certains moments cela peut être dangereux pour moi, il faut donc une écoute particulière de leur part pour que le spectacle soit réussi. C’est génial comme sensation de sentir des gens derrière soi qui prennent ça à cœur. Vous n’êtes pas là que pour consommer de la culture mais vous participez directement à la réussite du spectacle.

Inferno : Vous donnez parfois l’impression qu’il y a deux Laetitia Dosch, celle du théâtre et celle du cinéma.

Laetitia Dosch : Oui mais c’est juste une impression car les deux sont liés. Etre actrice, au théâtre ou au cinéma, c’est avant tout beaucoup d’introspection. Pour bien jouer un personnage il faut le chercher à l’intérieur de soi et comprendre le monde qui nous entoure. Que ce soit au théâtre ou au cinéma c’est le même processus et le même travail, c’est toujours quelque chose de très intime et, dans les deux cas, on n’a pas envie de rester dans son trou, on a envie que son travail parle à un large public, que ce soit vu et partagé.

Inferno : Votre théâtre est quand même très intime…

Laetitia Dosch : Mais le cinéma peut être aussi très intime, en tout cas c’est ce que j’y mets dedans. Acteur ou comédien est le même métier, on fait de son intimité un travail. Par contre, effectivement, notre image fait partie du travail, donc on est pris en photo et on doit porter de belles robes. Mais si ça peut attirer des gens pour aller voir mon travail au théâtre, eh bien tant mieux ! Ceci dit le travail sur l’image est aussi intéressant. Quelle femme ai-je envie de représenter ? Qu’est-ce qu’on a envie de montrer ? Quelle est l’image de la femme que je veux donner ? Comment doit-on s’habiller et qu’est-ce qu’on accepte de faire ? En fait, actrice est un travail où l’on est soumis à énormément de clichés et de choses obligatoires, avec des critères de taille, de poids, d’âge… Les questions sur la position de la femme se posent à nous au quotidien. Ce sont des questions qui sont en fait très politiques et notre corps devient lui-même un axe de questionnement politique.

Inferno : Mais les lignes changent un peu en ce moment…

Laetitia Dosch : Etre actrice reste quand même quelque chose d’assez particulier, à partir de 45 ans il y a très peu de bons rôles et on ne peut pas dire que ça bouge énormément pour l’instant. Après, effectivement, il y a quelques très grandes actrices qui y parviennent, mais par rapport à la représentation de la femme au cinéma il y a tout un travail qui reste à faire. C’est un point que je tente d’aborder au théâtre quand j’écris des rôles en m’exposant de façon différente, en étant par exemple nue mais aussi en faisant des choses complètement différentes avec un corps nu. Donc non ! il n’y a pas deux Laetitia mais bien une seule comédienne qui, c’est vrai, s’habille avec de belles robes une semaine par an pour assister à quelques événements et faire de belles photos.

Inferno : Quel est l’avenir de ce spectacle ? Et quels sont vos futurs projets ?

Laetitia Dosch : Le spectacle va déjà tourner en France. Je vais aussi tourner avec « La maladie de la mort » en Italie, Angleterre et Belgique. En parallèle je continue à jouer au cinéma… puis je veux écrire mon prochain spectacle et travailler avec un texte basé sur un quartier dans le nord de la France, peut-être le jouer avec des amateurs, je ne sais pas encore. Mais en tout cas je souhaite travailler sur ce sujet et avec des gens de tous les milieux.

Propos recueillis par Pierre Salles

Première en France au Printemps des Comédiens de Montpellier les 22 et 23 juin 2018.

Lien vers la critique :
https://inferno-magazine.com/2018/06/27/hate-laetitia-dosch-a-tout-crin/

Dates de tournée :
Théâtre de Vidy – Lausanne 05/06/2018 – 09/06/2018
Printemps des comédiens, Théâtre Jean-Claude Carrière 22/06/2018 –
23/06/2018
Festival La Bâtie – Genève (CH) 31/08/2018 – 03/09/2018
Théâtre Nanterre-Amandiers, Festival d’Automne à Paris 15/09/2018 –
23/09/2018
Théâtre du Gymnase, festival Actoral à Marseille 26/09/2018 – 27/09/2018
Théâtre national de Bretagne- Rennes 16/10/2018 – 20/10/2018
La Rose des Vents, Festival NEXT à Lille 30/11/2018 – 01/12/2018
Bonlieu – Scène nationale d’Annecy 16/01/2019 – 18/01/2019
TPR – La Chaux-de-Fonds (CH) 15/02/2019 – 16/02/2019
Le Quai – Angers 07/03/2019 – 08/03/2019
Sortie Ouest – Béziers 13/03/2019 – 16/03/2019
MA – Scène nationale – Pays de Montbéliard 16/05/2019 – 17/05/2019
TANDEM – Scène nationale de Douai 05/06/2019 – 06/06/2019

corazon

Portrait de l’artiste © Paul Grandsard / autres photos Dorothée Thébert-Filliger.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN