« MACRO ASILO », ROME REVOLUTIONNE L’IDEE DE MUSEE

Rome, correspondance.

« Macro Asilo », Rome révolutionne l’idée de musée : Interview de Giogio De Finis.
par Raja El Fani

Une conférence de presse mouvementée jeudi 19 juillet au musée Macro de Rome promet une rentrée stimulante en septembre. L’anthropologue Giorgio De Finis, fondateur du musée MAAM où 60 familles occupent depuis 2009 une ex-usine alimentaire en banlieue de Rome, et nommé directeur du Macro par l’équipe de la Maire de Rome l’an dernier, a présenté son projet dans la polémique alors qu’il est le seul à accepter de diriger un musée déserté par les investisseurs dans l’optique probablement de le privatiser.

Avec De Finis, le Macro restera public et deviendra même gratuit. En échange les artistes devront réapprendre à valoriser leur recherche sans les protocoles du système de l’art.

Finies les expositions, les personnelles, les cérémonies : De Finis veut un musée vivant où les artistes se rencontrent, où les œuvres sont créées sur place.

Interview de Giorgio De Finis,
nouveau directeur du musée Macro de Rome

Inferno : À deux mois de l’ouverture, la presse italienne s’indigne de votre projet d’un musée ouvert et participatif.

Giogio De Finis : Ça fait partie du jeu, c’est un projet qui a quelques éléments de nouveauté, si ma proposition n’avait pas rencontré de résistance je me serais demandé si j’étais sur la bonne voie. On est en train d’affronter une bataille pour changer certaines choses qui ne nous plaisent pas, donc c’est normal qu’il y ait des objections.

Qu’est-ce qui dérange autant dans votre projet Macro Asilo ?

Rome est une ville très conservatrice même si on est en train d’affronter des nouveautés importantes.

Grâce à l’anarchie qui y règne sans doute.

L’anarchie rentre dans la sphère de la liberté, c’est-à-dire dans une sphère où innover est possible. Rome est une ville qui vit les problématiques des métropoles globalisées, des métropoles du Tiers-Monde plus exactement.

Rome c’est la Calcutta de l’Occident.

Ou Bombay, en tout cas par rapport aux autres villes européennes. Rome est unique au monde et a une histoire millénaire mais elle a les mêmes problématiques que le Caire. A Munich, ces problématiques sont moins perceptibles ou ne sont pas ressenties, parce qu’elles n’ont pas la même urgence, mais les questions qu’est en train d’affronter Rome finiront par arriver dans les autres grandes villes européennes, comme les problèmes de logement, la pauvreté, le tourisme de masse, la crise immobilière, les B&B, les banlieues abandonnées, les banques, c’est la globalisation qui nous pousse vers ces problématiques. De ce point de vue, Rome est à l’avant-garde.

Personne ne veut le reconnaître.

Rome est une ville vivante où la vie est très fatigante, il n’y a pas un seul moyen de transport qui permette de la traverser sans complications. Dernièrement j’ai beaucoup voyagé pour présenter le nouveau Macro, j’ai été invité à Melbourne, en Suisse, à Bruxelles, à Munich, et j’ai été très sollicité, les universités, les musées internationaux sont très intéressés et veulent déjà collaborer, j’ai des propositions pour 2020.

Tu es rentré en contact avec les autres musées d’art contemporain de Rome ?

Oui, la directrice de La Galleria Nazionale, Cristiana Collu, m’a contacté pour écrire une introduction dans son catalogue encore en parution.

La Présidente du musée Maxxi par contre, Giovanna Melandri, vous a attaqué dans une récente interview.

Quand j’ai annoncé que le Macro deviendra une place publique en septembre, le Maxxi s’est empressé d’annoncer qu’en décembre il fera une exposition sur la rue. Mais une rue avec des péages à l’entrée, je dirais plutôt que c’est une autoroute! Enfin, je dis ça en plaisantant, je suis en contact avec le directeur artistique du Maxxi Hou Hanru qui apprécie mon projet, je l’ai d’ailleurs invité à intervenir cet automne au Macro, je pense qu’il viendra.

Il ne paraît pas dans la liste des personnalités publiée hier à la conférence de presse.

Je n’ai mis que les personnes qui ont confirmé, je n’ai rendu publique qu’une partie des deux-cents-vingt personnes invitées au Macro, je n’allais tout de même pas faire un annuaire téléphonique ! On fera paraître un programme mensuel. Nos ateliers sont réservés jusqu’en Avril 2019.

L’espace du musée sera totalement repensé pour accueillir le plus d’artistes possible.

Oui, l’architecte Carmelo Baglivo sur mes instructions a conçu l’espace du Macro, les travaux commencent dans quelques jours,au rez-de-chaussée il y aura trois salles dont deux project room qui seront mises à la disposition des artistes, au deuxième étage il y aura les quatre box en verre où se relaieront chaque semaine des artistes pour réaliser une œuvre sur place.

Les œuvres seront ensuite exposées dans le musée ?

Non, elles repartiront avec l’artiste, ce qui m’intéresse c’est que le musée soit vivant. Le public verra l’artiste à l’œuvre, c’est ce que j’ai voulu pour le projet inaugural du nouveau Macro.

Quels sont tes critères pour évaluer les artistes ?

Tout dépend de leur poids dans la sphère publique, il ne suffira pas de se présenter avec son chevalet pour avoir un espace au Macro. Bien que le musée soit ouvert, c’est un paradis dantesque, je dois choisir.

En Septembre, à l’inauguration du nouveau Macro, tu organiseras le premier recensement des artistes à Rome.

Oui, je ferai l’appel de tous ceux qui viendront se déclarer artistes au Macro du 30 Septembre au 6 Octobre. Il y aura deux photographes dans la salle dédiée à Rome. Après on pourra faire une estimation relative. Bien sûr, je ne pense pas que les artistes connus s’y prêteront, mais s’ils ne se présentent pas, je ne les prendrai pas en considération durant mon contrat au Macro. C’est une sorte d’adhésion, je ne travaillerai qu’avec ceux qui viendront et adhèreront à mon projet.

L’idée d’un mur unique de tableaux qui fera office d’exposition permanente des œuvres choisies dans la collection du Macro, remonte à une vieille tradition. Quelles œuvres avez-vous choisi de sortir des dépôts ?

Je n’ai pas accès au dépôt, ni aux archives digitales. La Sovrintendenza a mis à notre disposition un éventail d’œuvres (trop de natures mortes et de vases de fleurs à mon goût !) avec beaucoup de résistance. Après beaucoup de patience de notre part, on a fini par obtenir une liste partielle d’œuvres de la collection et on a pu constituer un premier projet d’exposition. On partira des artistes des années 1960, mais on attend la confirmation définitive pour diffuser le nom des artistes. Je considère ce mur comme un manifeste, une œuvre conçue comme une installation qui invite les artistes qui exposeront au Macro à être unis, non plus séparés.

La disposition des tableaux sur ce mur ne sera pas chronologique.

Non, les œuvres seront disposées selon une logique purement visuelle et resteront comme telles pendant les quinze premiers mois. Ce sera une installation fixe comme un jeu de Monopoly.

Il n’y aura pas d’autre exposition, provisoire.

Non, à part ce mur de peintures, il n’y aura pas d’exposition, mais des discussions, des lectio, des vidéos, des concerts, etc. Les samedis seront dédiés aux personnalités qui ne vivent pas à Rome.

Buren viendra faire une conférence.

Oui les artistes célèbres c’est à moi de les inviter, les artistes peu connus devront faire l’effort de se présenter tout seul. C’est un acte de courage, un engagement, pour tous les artistes, plus ou moins connus, mais pour les moins connus c’est aussi une occasion unique. Il y a des artistes qui attendent toute leur vie de rentrer dans un musée mais veulent le faire selon les règles du système.

Vous prônez l’auto-consécration donc ?

Exactement, Van Gogh s’est auto-consacré et est mort non consacré. Depuis les Grottes de Lascaux, les artistes se sont tous auto-consacrés, puis Duchamp a mis l’urinoir dans une galerie et a déclaré que c’était une œuvre. Mais certains artistes croient qu’il faille travailler dans le sens d’une logique de protocole, de dynamiques prévues par le système.

C’est ce qui a fait qu’à la conférence de presse, beaucoup de journalistes qui sont aussi curateurs ont quitté la salle scandalisés, comme Alessandra Mammì de L’Expresso qui a répété qu’elle n’était pas d’accord avec votre projet.

Alexandra Mammì s’est sentie outragée parce qu’elle défend ses intérêts. J’invite simplement les artistes à s’émanciper d’une certaine rigidité, s’ils veulent présenter leurs projets avec un curateur ils sont libres, on a d’ailleurs au programme beaucoup de critiques qui viendront parler au Macro.

Après cette première phase expérimentale qui durera 15 mois, y aura-t-il une phase plus institutionnelle au Macro ?

Mais nous sommes déjà institutionnels ! L’institution en théorie ne devrait pas être quelque chose de rigide, mais d’ouvert à la collectivité, malheureusement ça fait longtemps que les institutions travaillent au profit d’une partie de la société qui a un certain pouvoir économique. J’ai hâte de voir quelle forme prendra cette institution avec les principes que j’introduis.

Tu t’attends à quoi exactement ?

J’espère que ce sera une surprise pour moi aussi. Je m’attends à ce que le Macro devienne un lieu qui pullule de créativité, de débat, de générosité. Tout est sélectionné selon ce même principe de générosité.

Il ne faut pas oublier qu’avant que tu ne sois nommé directeur, le musée Macro était en faillite et sans directeur.

Oui, on est arrivé à un point où il fallait prendre une décision: fermer le Macro, parce que sans un budget adéquat personne ne voulait le diriger, ou alors le rouvrir en renonçant à certaines choses.

En pleine crise on fait appel à toi.

Oui, je ne suis pas directeur de musée. Si le musée fonctionnait, personne n’aurait pensé à moi.

Pour en revenir à la durée du projet inaugural du musée, « Macro Asilo », pourquoi le faire durer un an et pas plus ?

Par expérience, je sais que c’est le temps qu’il faut pour éviter que le projet ne se sclérose, il faut changer. Un mois ç’aurait été trop court, c’est tout au plus la durée d’un festival. Quinze mois c’est assez pour démontrer que ça marche, il faut que les liens puissent se créer, que d’autres projets prennent forme, et que tout ça se développe.

Ensuite ce sera le moment du bilan.

Oui, après on pourra dire si ça a été un succès ou un flop. En attendant, durant ces quinze mois je réfléchirai sur ce qui se passera au Macro.

Toi-même tu en ressortiras transformé.

Absolument, c’est à ça que ça sert : au changement.

Comment tu imagines l’art du futur ?

L’art n’a pas de passé ni de futur, même si aujourd’hui le système de l’art est bloqué sur le présent, un présent qui se répète à l’infini et annule la possibilité de prévoir un changement.

Les Futuristes s’étaient donné comme principe d’imaginer le futur.

Oui, c’était une autre époque, on ne va pas refaire le Futurisme mais c’est ce même effort d’imagination qui est indispensable encore aujourd’hui.

Ça me parait difficile dans une époque individualiste.

Aujourd’hui il n’y a plus de manifestes collectifs comme le Futurisme, chacun proclame son propre manifeste, c’est notre condition actuelle et on doit l’accepter. Mais ce qu’on peut faire c’est mettre ensemble nos manifestes, essayer d’inventer une nouvelle forme de collaboration.

Tu penses qu’il est encore possible de collaborer aujourd’hui ?

Certainement pas en écrivant un manifeste, chercher une théorie définitive ça paraitrait religieux aujourd’hui, il n’y a pas de manifeste qui puisse englober toutes nos individualités.

Avec Macro Asilo, on est déjà propulsé dans le futur, beaucoup de rites du monde culturel n’existent plus : l’exposition est une forme dépassée, la résidence d’artistes aussi.

Oui, parce que tout ça fait partie d’une logique sélective. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de hiérarchie ou qu’on renie l’Histoire. Au nouveau Macro, les artistes arrivent tels qu’ils sont, Pistoletto est une sorte de général qui arrive au Macro avec toute sa gloire, chacun de nous doit avoir conscience de ses acquis et de sa place.

Tu pars du principe que les hiérarchies soient naturellement respectées.

Oui, elles sont évidentes, le respect fait partie du civisme. Si un artiste a fait vingt biennales, ça compte, on ne peut pas le renier.

Si on te nommait curateur de la Biennale de Venise, quel projet ferais-tu ?

Je ferais une biennale de Venise gratuite. Je chercherais à réunir les personnes, de faire en sorte qu’elles se rencontrent d’une nouvelle façon, ce qui m’intéresse c’est le développement de la société, je ne travaille pas pour les artistes, même ici au Macro, pas directement en tout cas. Je suis convaincu que les artistes sont capables de contribuer fortement à l’amélioration de la société, les artistes sont une espèce d’anomalie, de merveilleuse anomalie. Je les estime beaucoup mais je ne m’intéresse pas à eux en tant que catégorie, ce qui m’intéresse c’est la société. L’art c’est ce qu’il y a de plus beau chez l’homme, l’art est purement désintéressé comme la science. Ialongo présentera au Macro son film sur le CERN, «Il senso della bellezza» (Le sens de la beauté) qui parle d’un groupe de théoriciens visionnaires. Ils forment une communauté, une sorte de monastère laïque.

Quelle place tu donnes au système de l’art ?

Le système de l’art ne vient pas de l’art mais du marché. L’homme des cavernes a créé sans le marché de l’art, aujourd’hui le système de l’art est un élément de notre monde mais les artistes sont des millions et le marché n’est pas un système capable de s’occuper de tout ce monde. Le marché s’occupe d’un certain nombre d’objets qu’il tend à sacraliser pour justifier le prix auquel il les vend. Autrefois, dans certaines populations, l’art était sacré pour d’autres raisons. Mais l’art a sa propre indépendance, c’est avant tout une exigence de l’être humain, ça fait partie de la sphère du jeu, du sacré, de l’inutile. Même si l’art est arrivé dans le monde de la finance à représenter d’énormes sommes d’argent, ça reste autre chose. L’art naît comme une exigence totalement à part, complexe. Aujourd’hui, on a l’individualisme d’un côté et le tsunami de l’autre.

Le système de l’art est trop petit pour contenir l’art global ?

Dans un monde où il y a des millions d’artistes, le système de l’art fait un peu sourire. Accueillir tout le monde ne fait pas partie de ses principes. Damien Hirst dit que le système de l’art et l’art sont deux mondes différents. Son projet à Venise présenté à la Fondation Pinault était très intéressant, il raconte les profondeurs, il va au cœur de l’art, il parle de notre société liquide où tout se mélange, je trouve son travail très stimulant.

Le Macro sera une sorte de refuge où on pourra oublier les règles du système.

Oui c’est un asile où on pourra se permettre de s’aimer un peu plus, de se parler.

La solidarité entre les artistes aujourd’hui a complètement disparu.

La compétition doit servir à stimuler, ça ne peut pas devenir une guerre. C’est notre société qui pousse les artistes à être encore plus seuls. Je veux combattre cette solitude en créant un espace commun.

C’est donc une bataille qu’il faut mener pour changer les choses.

On est en pleine guerre mondiale, c’est une guerre permanente des riches contre les pauvres, c’est ça la globalisation, c’est la guerre. Les pouvoirs économiques cherchent à devenir de plus en plus grands, comme des T-Rex, avides et d’une dimension démesurée, ils dévorent tout, l’espace public, les gens qui travaillent, pendant que nous on cherche des coins où se réfugier, parce qu’on ne combat pas des T-Rex comme ça, on doit attendre leur extinction et si on est encore vivant, on sortira de notre cachette et on aura de nouveaux espaces de liberté. Pour le moment, c’est un désastre, l’histoire s’est arrêtée, espérons de pouvoir continuer de l’écrire un jour.

Propos recueillis par Raja El Fani

Photos Raja El Fani

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