« LE PROCÈS », COUP DE MAÎTRE DE KRYSTIAN LUPA

« Le Procès » d’après Franz Kafka – mes : Krystian Lupa – 20 au 30 septembre 2018 – Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris – durée 5h avec 2 entractes (Spectacle en polonais surtitré en français). 

Voilà bien l’un des événements très attendus que la nouvelle création de Krystian Lupa du « Procès », d’après Franz Kafka. Création de longue haleine débutée en 2015 au théâtre Polski et stoppée en 2016 suite à la nomination par le pouvoir polonais de Cezary Morawski, acteur de sitcom, à la direction du théâtre. De conférences de presse en rebondissements contractuels, puis aidé par plusieurs théâtres européens, Krystian Lupa peut enfin présenter pour la première fois en France cette adaptation de Kafka qui se joue tout au long de cette année.

Près d’une vingtaine de comédiens sont sur scène et donnent vie à l’errance de Joseph K., arrêté et pris dans le tourbillon judiciaire d’un monde devenu absurde et inhumain.

Krystian Lupa offre dans cette adaptation du roman de Kafka des tableaux d’une rare beauté, comme une sorte de peinture rêvée aux perspectives changeantes et dérangeantes. Joseph K. est devant nous et par un jeu subtil de vidéos en direct ou préenregistrées, les deux parfois superposées, Krystian Lupa parvient à nous faire osciller sans cesse entre cette confortable place de spectateur et une immersion profonde dans la tête de K. ou même dans celle du metteur en scène lui-même. En s’impliquant, en direct et sans fard, par ses mots et par sa propre voix dans le spectacle, Krystian Lupa ponctue le récit, éveille les sens de façon épidermique et entraîne le spectateur dans sa propre réalité et dans ses propres doutes, au-delà de ceux de Joseph K. et de Kafka. Le metteur en scène crie toute l’absurdité d’un monde de plus en plus fou, allant à sa perte dans un déni systématique et grandissant de toute humanité.

Même le temps ne semble plus avoir de sens physique, tantôt distendu, tantôt inexistant, comme ne faisant plus partie de ce monde. Le public se laisse happer par ce tourbillon et les quelques cinq heures de spectacle semblent floutées par ces nombreuses distorsions, suggérées mais jamais imposées par le metteur en scène, qui laissent le public dans un état second.

Sans jamais céder au démonstratif, Krystian Lupa parvient à réveiller une impression étrange et diffuse dans laquelle cette absurdité kafkaïenne, loin de n’être qu’une rêverie cauchemardesque, s’avère quasiment une vision prémonitoire de ce que deviennent nombre de pays européens en pleines régressions populistes et nationalistes. Par des adresses directes au public, cette formidable troupe de comédiens nous implique et nous replonge avec force dans notre propre réalité, soudainement éclairée par le prisme du metteur en scène. Plaçant le spectateur sur le fil du rasoir de la raison, Kristian Lupa ne cède pas à la tentation facile de le laisser tomber dans la folie imposée par Kafka mais offre cette distance nécessaire à la compréhension du monde bien réel dans lequel nous vivons.

Tantôt onirique, tantôt crue ou glaciale, toujours équilibrée, Krystian Lupa signe là une création majeure et importante dans le cadre ce festival. Le public ne peut sortir indifférent de ce spectacle qui est de ceux qui laissent longtemps des traces dans nos inconscients et qui nous questionnent sur cette vision du monde proposée par ces nouveaux partis populistes et sur notre résistance ou résilience à ces politiques nauséabondes.

Pierre Salles
Première vue au Printemps des comédiens le 2 juin 2018

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