BORDEAUX : LE FAB DESCEND DANS LA RUE !

 » Kubra & les bonhommes piétons » Kubra Khademy (Afghanistan) le 20 octobre dans les rues de Bordeaux /  » Looking for Paradise  » Les 3 Points de suspension  » (Suisse) les 20 et 21 octobre à Saint-Médard / « Sensibles Quartiers » Compagnie Jeanne Simone, Laure Terrier (Nouvelle Aquitaine) les 20 et 21 octobre dans le quartier Bordeaux maritime / 3 performances dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole (FAB 5 – 24 octobre).

Le FAB descend dans la rue !

Parallèlement aux propositions en salles, le Festival International des Arts de Bordeaux Métropole investit les rues de Bordeaux et de Saint Médard en Jalles pour proposer trois manifestations « en dehors des clous »…

« Kubra & les bonhommes piétons » de Kubra Khademy, performeuse afghane en exil, mettent en jeu l’artiste féministe – tête surmontée d’un petit caisson lumineux « passage piétons » – à la rencontre de l’espace urbain s’étendant de la Porte de Bourgogne au prestigieux Miroir d’eau de la Place de la Bourse de Bordeaux. Le soleil disparu sous la ligne d’horizon, elle s’élance d’un pas volontaire vers l’inconnu(e) qu’elle croise sourire imperceptible aux lèvres mais sans détourner le regard. Arrivée à un passage pour piétons, elle s’arrête net, la tête droite, et déclenche manuellement la couleur verte ou rouge de son propre signal en accord avec celui émis par le mobilier urbain. Si ce n’est la différence de hauteur (sa taille est de beaucoup inférieure aux feux bicolores), on pourrait presque s’y méprendre si ce n’était un autre petit détail qui fait toute la différence… Le bonhomme de la signalétique officielle a été délibérément remplacé par une silhouette féminine. Ainsi l’artiste entend-elle attirer l’attention sur l’invasion des images subliminales qui saturent l’espace public afin de présenter le territoire comme ne pouvant être naturellement que celui des « hommes piétons », le territoire des hommes exclusivement selon l’évidence propre au monde patriarcal.

Cette proposition s’inscrit dans une série d’autres où elle entend questionner les immobilismes réactionnaires de la pensée commune. Que ce soit lors de ses interventions artistiques concernant la place réservée dans les villes aux réfugiés, la colonisation de l’espace par les diktats religieux, ou bien encore le sort réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales d’ici ou d’ailleurs, elle affiche avec le même aplomb une détermination totale contrastant avec sa frêle silhouette. Ainsi – avant d’être contrainte de battre en retraite – lors de son intervention dans une rue bondée de Kaboul en mars 2015, à la veille de la journée internationale de la femme, a-t-elle bravé les insultes et les pierres décochées par des mâles furieux en osant déambuler revêtue d’une armure pour dénoncer les attouchements dont les femmes de son pays sont victimes quotidiennement dans l’espace public. Certes, dans les ruelles du centre-ville de Bordeaux, les réactions ne furent pas d’une telle intensité – le sujet ne s’y prêtait pas non plus ! – mais beaucoup de passants se demandaient ce que pouvait bien vouloir signifier cette étrange jeune-femme solitaire coiffée de feux féminins pour passage piétons… Encore « une illuminée » ? Non, « une éclaireuse » qui ouvre la voie…

« Looking for Paradise » de la Cie Trois Points de Suspension, propose un parcours déjanté dans les rues de Saint-Médard où les participants – ayant signé une décharge vu la dangerosité réputée des situations à venir – vont se laisser surprendre par d’étranges créatures (mi-anges, mi-démons) surgissant à l’improviste pour créer l’évènement sur le chemin menant au Jardin d’Eden. Ainsi des sacs poubelles abandonnés en tas sur le trottoir se révèleront être les acteurs en chair et en os de nos désirs inaboutis. Invités à les suivre, on aboutira à un tri sélectif dont nous serons les sujets triés sur le volet selon nos croyances et non croyances. Celle d’entre les élus qui ne pourra pas gagner directement le Paradis, tant elle résiste à la persuasion d’un philosophe jonglant avec les concepts en retournant leur vocabulaire comme les doigts d’un gant, aura droit à un traitement de faveur : entourée de pom-pom boys avenants, elle sera conviée à les suivre dans une immense limousine américaine pour un séjour au purgatoire, tous frais payés et traitements de faveur assurés. Les élus ayant obtenu leur ticket pour les limbes paradisiaques auront droit à une séance d’hypnose collective – entre jeu et réalité augmentée – où ils seront invités à s’autosuggestionner afin d’écrire leur existence selon leurs vœux.

Surréalistes (on pense à la saillie de Lautréamont « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie »), jaillissent du mobilier urbain recomposé (container à verre recyclé qui s’ouvre pour devenir un cabaret, lampadaire flexible qui sert de mât chinois réinventé, toit élévateur de camion aménagé devenant tremplin) des créatures en voie de béatification avancée, toutes plus improbables les unes que les autres afin de créer au travers de situations inédites le contexte ludique qui dynamite la pesanteur du réel pour introduire au rêve éveillé d’un monde selon ses désirs. Pas plus que ce que l’on appelle communément la réalité, « un lieu n’existe en soi, il existe par la relation que l’on entretient avec lui » (Protocole 33). Une belle invitation à redonner sens à une antienne ayant fait florès lors d’un joli mois de mai qui, bizarrement lui aussi, avait choisi la rue comme théâtre des opérations : soyons réaliste, demandons l’impossible…

« Sensibles Quartiers » de la Compagnie Jeanne Simone et de sa chorégraphe, Laure Terrier, invite à une balade découverte poétique (transgression du réel pour en exprimer l’essence) des quartiers nord des Chartrons du Bordeaux maritime. Casques aux oreilles et yeux grands ouverts, les glaneurs de rêves urbains mettent leurs pas dans ceux de cinq danseurs-performers-comédiens jouant avec toutes les possibilités offertes par l’environnement et ceux qui l’habitent ou le traversent. Tout devient à leur rencontre objet de sensations faisant renaître sous leur regard, leur toucher et leurs mouvements libérés de toute pesanteur, une réalité assoupie. Ainsi les grilles ouvragées d’une propriété deviennent-elles les alvéoles d’une demeure d’apiculteur ; les poutres d’acier prolongeant dans le vide un toit, se métamorphosent en monument improbable à la gloire d’une divinité inconnue ; les façades rectilignes d’immeubles percés de fenêtres alignées sans âme se mettent à dialoguer avec l’espace de verdure sauvage lui faisant face. Joignant les mouvements aux paroles diffusées dans les casques, une performeuse se met à escalader à mains nues la façade d’un immeuble jouant avec toutes les aspérités offertes, sa manière à elle d’abolir la gravité du réel en réalisant sous nos yeux l’insoupçonnable légèreté de l’être.

Des chorégraphies spontanées utilisant le mobilier urbain (rue, place, container, panneau de signalisation, abri bus, bouche d’égout) et l’habitat privé (on s’y introduit par effraction douce) créent l’illusion comique d’être dans une comédie musicale (« la la land », « west side story »…) où tout devient possible grâce aux puissances de l’imaginaire convoqué. L’épisode de l’intrusion de deux comédiens dans un immeuble aux carreaux cassés pour abriter leurs ébats fort sonorisés – ils nous parviennent à l’extérieur amplifiés dans les casques – rejoint en légèreté souriante celui où l’on découvre, au travers de la vitre translucide d’un abri bus contre laquelle elles se plaquent, le début de strip-tease de trois comédiennes. Plus grave est le rappel des substances toxiques enfouies dans le sous-sol d’un espace où devait être construite une école, débouchant ensuite sur la pensée positive de la convivialité née de la résistance des riverains. La traversée d’une sente urbaine séparant les nouvelles constructions à l’architecture contemporaine et l’ancien habitat éventré attendant sa démolition prochaine en exhibant les traces impudiques de sa vie d’antan – tapisseries à motifs surannés, objets de décoration accrochés aux murs comme des lambeaux de peau – délivre les effluves poétiques de « La vie mode d’emploi » de Georges Pérec où l’auteur retraçait un siècle durant la vie d’un immeuble vu en coupe frontale.

De cette balade ludique et poétique sur les pas d’artistes doués d’une humanité à fleur de peau, ressort une douce impression : celle d’avoir été les invités d’une fête improvisée – le Grand Meaulnes et sa fête étrange – dans laquelle, d’étranges étrangers au quartier nous en devenions les acteurs familiers.

Trois performances singulières qui chacune à sa manière nous invite à repenser différemment le territoire. « La rue est à nous »…

Yves Kafka

images : Kubra Khademy, Photo Yann Moreau / Sensibles quartiers, Photo Marie Monteiro

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