FESTIVAL T.N.B. : COMMENT LES CORPS HABITENT LE MONDE ?

FESTIVAL TNB – « Oh Louis » de Robyn Orlin / « Splendid’s » d’Arthur Nauzyciel / « Constellation 2 » d’Eric Lacascade – Théâtre National de Bretagne et divers lieux, Rennes – du 06 au 24 novembre 2018.

Comment les corps habitent le monde ?

Le Théâtre National de Bretagne est en pleine ébullition avec cette première édition de Festival, le premier de l’ère d’Arthur Nauzyciel, le nouveau directeur du TNB, qui succède à François Le Pillouer qui avait su créer avec « Mettre en Scène » un rendez-vous pluridisciplinaire annuel central dans la vie de cette grande institution culturelle de l’ouest de la France.

Autour de trois week-ens et d’une programmation hebdomadaire riche, Arthur Nauzyciel a rassemblé ses œuvres mais aussi celles d’autres qu’il fait bon voir et notamment, dans ce second week-end, des artistes comme Robyn Orlin et Eric Lacascade.

De la première, le TNB propose « Oh Louis« …, une fresque fictionnelle sur Louis XIV qui, comme toujours avec Robyn Orlin, en prend pour son grade – élevé dans la mémoire collective française – et qui descend dare-dare de son piédestal de Roi Soleil. Pour bien le symboliser, la chorégraphe Sud-africaine, en plus d’une couverture de survie géante aux faces dorées et argentées qui sert de fond de scène et de sol, a disséminé sur le plateau de charmants lions gonflables, plus vénitiens que versaillais… Robyn Orlin vient d’un théâtre actif, engagé, du genre de celui du Wooster group de New York où le work in progress et la performance au coeur du public sont de mise ; on se souvient du début du spectacle « Daddy, I’ve seen this piece six times before and I still don’t know why they’re hurting each other [cygne] »… qui commençait dès l’entrée du public et au milieu d’eux ; pièce qui la fit connaître et admirer en France… Là, même procédé. Le danseur étoile de l’opéra de Paris, Benjamin Pech, en jogging rouge et doudoune sans manche bleu pétrole, installe le public, dans ce petit Opéra de Rennes qui va très bien à cette insolente reconstitution d’une royauté totalitaire où le Roi c’était lui.. Et personne d’autre ! Les nouvelles technologies, qui envahissent tous le spectacle vivant, elles ne sont donc pas restées à la porte de ce spectacle et , à l’aide d’un miroir caméra rose du plus belle effet, le Roi film ses sujets, lui-même et ses atours… Évidemment, les altercations avec le public d’un Benjamin Pech à l’aube d’une carrière dans le stand Up font hurler de rire la salle qui dispose d’une orange pour deux, de manière à interagir à un moment avec la scène, puisqu’on apprendra comment manger une orange à la manière africaine…

Si les intentions de départ sont louables, bonnes et belles, leur traitement effleuré rend ce spectacle un peu au-dessous de ce qu’on espérait de Robyn Orlin. Elle se plaît à mettre les rieurs de son côté, comme pour éviter de plomber la soirée et d’être trop sérieuse, alors que, tout au long du spectacle, elle fait dire au claveciniste Loris Barrucand, excellent en faire-valoir janséniste d’un Louis XIV débordant de suffisance, des extraits du Code Noir de 1685 qui fera de la vie des esclaves un enfer au point qu’ils soient considérés par les nobles comme des biens meubles, tels qu’une chaise ou une table… Voués donc au même destin, selon la volonté de leur maitre. On voit bien le lien avec la situation des migrants et ces anoraks noués symbolisent cette fuite vers des eldorados qui se payent chers, mais c’est traité sans profondeur.

Benjamin Pech rappelle les fondements de la danse classique avec les positions qui sont encore enseignées dans le monde entier et en français, mais dans cet épisode royal, il livre une danse assez pauvre, sans offrir une vision complète de son talent, comme si ce corps libéré de son carcan classique ne trouvait pas sa révélation dans ce trop de liberté offert par Robyn Orlin.

On espère que le cadre qu’elle s’impose pour son prochain spectacle Les bonnes de Jean Genet lui permettra de mettre vraiment en scène un message plus approfondi que ces simples évocations de cet irrévérencieux Louis XIV.

L’autre rendez-vous était la présentation à Rennes de « Splendid’s« , une pièce de 1948 de Jean Genet et, hasard de la programmation (ou volonté assumée ?), elle est présentée en même temps que « Constellation 2 », monté par Eric Lacascade avec la 9ème promotion des élèves de l’école du TNB qui la dirigeait jusqu’alors.

Arthur Nauzyciel a contourné le problème de cette pièce en la faisant traduire en anglais et en la faisant jouer dans cette langue par des comédiens américains pour l’essentiel, seul son comédien fétiche, Xavier Gallais est français et se détache du lot par un accent qui détonne dans cet ensemble maîtrisé par le metteur en scène.

En agissant ainsi, Nauzyciel restitue l’action dans son époque en plongeant ses comédiens dans un bain de polar cinématographique des années 50. Dans le décor magnifique de Riccardo Hernandez et les lumières très sombres de Scott Zienlinski, le metteur en scène guide les comédiens dans un chemin très stylisé, qui fait un peu penser au théâtre Japonais. Les comédiens se regardent peu. Ils jouent comme hypnotisés, comme de vulgaires robots au destin tout tracé. Dans ce kidnapping suivi d’un décès, « Splendid’s » donne les prémisses d’une écriture des sentiments qu’on retrouvera pendant toute une époque. Loin du théâtre de l’absurde d’auteurs comme Ionesco, contemporain, Genet est concret. Il parle des sentiments des personnages, de leur zone trouble, de leur lutte intérieure, de leur narcissisme, mais aussi de leur action, vaine, vouée à l’échec qui se retrouvera dans les commandos violent de par le monde… Et on pense à la bande à Bader, aux Brigades rouges, à action direct…

En n’offrant pas le texte en français directement, Arthur Nauzyciel nous oblige à lire les sur titrages qui nous permettent de comprendre la psychologie des personnages sans demander aux comédiens de la sur-jouer, c’est astucieux. Une sorte de tragédie s’installe donc. Sur ces immenses panneaux côté à côté, recouverts d’une photo du film Un chant d’amour de Genet qui précède le spectacle et devant ces portes de chambres, de ces pièces macabres, ces lieux de perdition, ces espaces qui permettent d’accéder au balcon ou l’on pourrait exhiber les corps… On retrouve dans cette pièce tous les thèmes et topics du poète maudit, ces images de traîtres comme le flic qui rejoint les gangsters. Ce lien trouble entre les hommes au moment de leur dernier souffle. Ce besoin de travestissement qui s’empare des personnages, de l’auteur qui ne manque pas de dénoncer les tapettes mais montre des hommes en femmes. A travers cette forme très cérébrale, « Splendid’s » fait son effet, car la chose est traitée avec sérieux et un sens du drame qui empli le spectacle. Il est aussi touchant d’y entendre la voix de Jeanne Moreau qui, avant de s’éteindre en juillet 2017, accomplit là son dernier acte de comédienne puisqu’elle est celle de la radio.

Étonnant donc de trouver avant cet exercice très maîtrisé d’Arthur Nauzyciel, un film hautement subversif et charnel Un chant d’amour, le seul court métrage réalisé dans la clandestinité – vu le sujet – par Jean Genet toujours dans les années 50. Belle idée de nous le faire découvrir en prologue et astucieuse mise en immersion dans une époque de manière à bien nous faire sentir les enjeux de « Splendid’s » et son côté avant gardiste.

Plaisant aussi de l’avoir en tête pour aller découvrir « Constellation 2 » une fresque humaine, tricotée main par Eric Lacascade, pour les élèves de l’école du TNB qu’il dirigeait encore il y a peu… Car, ne lit-on pas, toujours dans le programme de « Splendid’s », cette phrase prémonitoire de Genet dans Le funambule : « Si nous allons au théâtre c’est pour pénétrer dans le vestibule, dans l’antichambre de cette mort précaire que sera le sommeil« .

Avec « Constellation », on est servis, puisque ce n’est, ni plus ni moins, un voyage au pays des sentiments enfouis, des pulsions non assouvies. C’est une descente en nous par le truchement consentant des comédiens – époustouflants et il faut les citer tous ici : Alexandre Alberts, Martin Bouligand, Thibaud Boursier, Adèle Csech, Léna Dangreaux, Nikita Faulon, Nathan Jousni, Cléa Laizé, Arnold Mensah, Diane Pasquet, Cyrielle Rayet, Ronan Rouanet, Lou Rousselet, Romain Scheiner – qui prêtent leur jeunesse et leur conscience à des fresques en chambre, dans une proximité incroyable avec le public, sorte d’âmes errantes dans l’espace-temps de cet ancien hôpital de Rennes.

On se rend donc au Manoir du Centre hospitalier Guillaume Régnier… On commence à nous faire visiter, à nous faire rentrer une fiction dans la tête, à nous faire croire que… Et puis on pénètre dans la maison. On assiste à un échange entre les résidents, comme cela peut se passer dans une vie communautaire, du moins on le suppose. Tout y passe, mais essentiellement les sentiments – ceux avouables, ceux inavouables – il est donc question de désirs, de pulsions, d’attirances… On essaye, dans cette thérapie de groupe, de comprendre les sources et surtout d’esquisser les issues…

Ensuite, on visite la maison. On entre chez les gens, dans plusieurs pièces. Lors de quatre mouvements fractionnés par une chanson de Queen entonnée a capella par tous les comédiens, on assiste à des échanges où toutes les situations sont explorées, ce qui permet aux futurs comédiens de monter toute la palette de leur possible, ce qui est, somme toute, le propre d’une école et d’un travail de fin de cycle.

Or donc ici, point de classique dit sagement sur une scène avec la distance pour garder son confort et perpétuer les usages, non. On est comme dans une scène de tournage de cinéma, si proche des comédiens, de leurs émotions, de ce qu’il doivent gérer, de leur instinct de survie dans un espace saturé de quatorze personnes sans les clés de l’action. C’est prodigieux, touchant. On ne s’ennuie jamais, ce qui, avons le, est une chance au théâtre…

Et comme si cette incroyable performance ne suffisait pas, Eric Lacascade et les comédiens nous emmènent dans leur cabaret, dans un espace digne des tripots d’antan ; tables sérés, punch ou sirop de fraises. Personnages maquillés à outrance on pense à Oto Dix ou à Egon Schiele et cette décadence qu’ils ont peinte.

Et le tourbillon reprend. Les comédiens redonnent encore un dernier coup de collier pour réexaminer ce qu’il reste de leurs sentiments, de leurs attirances, de comment s’y prendre entre eux pour faire perdurer l’Amour…

Cette descente dantesque dans les enfers de notre âme ne serait pas achevée sans ce magnifique épilogue dans un sauna improvisé où les comédiens et comédiens reprennent des moments du spectacle, des actions vues, comme s’ils étaient dans leur loge avec cette liberté qu’on peut avoir dans cet espace clos. Sauf que, cette fois-ci, le spectateur y assiste… Il est 23h30… Le spectacle a commencé à 19h00. Nous n’avons pas vu le temps passer. Nous avons découvert des comédiens hors-normes. Héroïques. Nous avons vécu une vraie expérience de théâtre et eux une vie de famille, une vie d’artiste engagés dans leur art dans un manoir à jamais hanté par eux…

Plaisant donc de lier « Splendid’s » et « Constellation 2 » et de lire repris dans la feuille de salle du premier un extrait de la préface du « Journal d’un voleur » de Genet : les enjeux érotiques découvrent un monde innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. « On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. A l’aube on l’oublie ». La boucle est bouclée.

Emmanuel Serafini

Images : « Splendid’s » d’Arthur Nauzyciel – Photos Frédéric Nauzyciel / TNB Rennes

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