TRIBUNE : « L’ART CONTEMPORAIN », LA MEMETIQUE ET LE « PARADOXE DE SCAFFROTH »

TRIBUNE : L’« art contemporain », la mémétique et le « Paradoxe de Scaffroth », par Yann Ricordel

« Le mot « communication » sera ici utilisé dans un sens très large qui inclut toutes les procédures par lesquelles un esprit peut en affecter un autre. Ce qui, bien sûr, n’inclut pas seulement le discours écrit et oral, mais aussi la musique, les arts picturaux, le théâtre, le ballet, et en fait tout comportement humain. »

C’est par ces mots que Warren Weaver débute son texte « Contributions récentes à la théorie mathématique de la communication » qui ouvre le célèbre ouvrage qu’il a coécrit avec Claude E. Shannon, The Mathematical Theory of Communication, paru en 1964. Jamais cette consubstantialité de toutes sortes de « contenus », comme on les appelle, qui peinent de plus en plus à se differencier, à la toute puissante « communication » n’a été aussi évidente qu’à l’ère d’Internet.

J’avais évoqué en 2014, je crois, dans l’une de mes premières tribunes intitulée « Readymade Unlimited. Contre le nouveau littéralisme », le cas de la photographie des cannettes froissées en porcelaine ornementée de Lei Xue qui n’en finissaient pas de circuler sur Facebook. Un débat s’était même élevé entre ceux qui assuraient que l’oeuvre était bien dudit Lei Xue, tandis que d’autres prétendaient qu’elle était en réalité d’Ai Weiwei, un débat qui a enflé au point que je me suis demandé s’il était finalement bien utile de savoir qui était le père légitime de cette œuvre bébête qui me semble tout à fait caractéristique d’une époque. Aujourd’hui, avec ce que l’on appelle les mèmes, la question ne se pose plus, et il est tout à fait convenu, pour une communauté plus ou moins homogène d’usagers plutôt jeunes, qui sont nés et ont grandi avec Internet, que cela n’a aucune espèce d’importance. Les images reproduisant des œuvres d’art, toutes époques confondues, ne font pas exception.

Si le mot « mème », dont on peut trouver un équivalent dans la notion d’ « unité culturelle » et même pourquoi pas d’ « image » (rappelons, concernant le sujet qui nous occupe, cette formule célèbre de Claes Oldenburg pour qui l’important dans une œuvre d’art est « l’image mentale qu’elle imprime », et c’est bien là tout le projet de l’art américain, creuset de l’ « art contemporain » international, depuis au moins l’expressionisme abstrait : fournir des images mentales que l’on pourait avec Eric de Chassey qualifier d’ « efficaces », c’est à dire propres à transiter et à s’inscrire durablement dans les cerveaux…) semble d’un usage nouveau, il est l’objet d’une science depuis au moins les années 70, dans la double perspective d’une conception darwiniste de l’évolution culturelle et de la cybernétique. Nulle part mieux que sur Internet on ne perçoit mieux la nature à la fois unitaire (chaque image, visuelle et/ou sonore, consititue une unité) et fragmentaire les unités ressemblent de plus en plus à des « machines célibataires » de plus en plus dificiles à relier les unes aux autres, à rassembler).

Outre le fait que les mèmes, qui évidemment tendent à se globaliser complétement, sont produits à une vitesse qui ne permet plus à l’esprit humain de se les approprier, et ne peuvent plus être les constituants de ce qui s’appelle à proprement parler une culture, ils courent le risque de se trouver soumis à une loi bien connue, la seconde loi de la thermodynamique, mieux connue sous le nom d’entropie, soit « la tendance statistique de la nature au désordre » selon Norbert Wiener dans The Human use of Human Beings. Cybernetics and Society (1950).

Wiener décrit ainsi, de manière plutôt abrupte et à vrai dire assez anxiogène (je crois pour ma part que cette connaissance plus ou moins consciente selon les époques au niveau collectif et selon les âges de la vie au niveau individuel du caractère possiblement contingent de notre monde est l’origine-même d’une angoisse qui, comme l’a suggéré Edgar Morin, a été par ailleurs un moteur majeur de l’humanité) : « il est plutôt concevable que la vie appartienne à un segment de temps limité ; qu’avant les âges géologiques les plus anciens elle n’existait pas, et que le temps pourrait bien venir sera à nouveau une planète gelée, épuisée, sans vie »… Au niveau humain et culturel, cela signifierait une évolution de la masse colossale d’informations en circulation vers l’indifférenciation, la « masse grise », le « vide sans saveur » pour parler comme Gilles Deleuze. Sans pouvoir entrer dans trop de détails, il me semble savoir que Bernard Stiegler pense dans cette perspective.

Heureusement, cette vision catastrophique, qui a été confirmée par l’équipe de physiciens qui a reçu le prix Nobel en 2012, peut être relativisée et retardée à notre niveau par notre capacité à créer et à maintenir de l’ordre (qui ne doit pas s’entendre dans un sens policier, mais comme une capacité à s’opposer à l’indifférenciation tendancielle qui mène au chaos) au moins localement (ceci aura une importance lorsque je reviendrais, dans une tribune à venir, sur ce que l’on commence à appeler les « tiers-lieux culturels »), par la capacité de ce qui fait humainement sens à échapper au moins provisoirement à l’entropie, et donc à constituer une néguentropie. C’est le français Raymond Ruyer, traducteur et continuateur de Wiener, qui a pointé cela sous la forme de ce qu’il appelle « paradoxe de Scaffroth » (dont je ne peut préciser l’origine). J’emprunte à Sylvie Eclerc Reynaud cette façon limpide de l’expliquer :

« […] l’information psychologique comme sens est indifférente au désordre, au mélange objectif, soit à l’entropie. Ainsi, si je regarde un jeu de cartes étalées au hasard, sans toucher aux cartes, je sais où est l’as de cœur tout aussi bien que si les cartes étaient rangées. De la même manière, si je cherche des punaises vertes mélangées à des punaises rouges, « elles me sautent aux yeux ». Le désordre objectif (entropie) devient donc un ordre virtuel dans mon champ visuel et ce avant même que j’aie effectué physique la moindre opération pour trier, ranger, séparer, etc., les punaises mélangées -1. »

Bien entendu, la vitesse de circulation des informations mettent rudement à l’épreuve cette capacité humaine, je crois que nous le ressentons tous, tous les jours. D’où, à mon avis, deux nécessités : ralentir, et nous détacher de nos écrans pour agir ensemble localement.

Yann Ricordel

1- Sylvie Leclerc-Reynaud, Pour une documentation créative. L’apport de Raymond Ruyer, Paris, ABDS Editions, 2006, p. 64.

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